Un cas d’école...

Dans une formation une peu schématique, une mobilisation comprend des étapes simples : un accord unitaire avec les réformistes pour déclencher la lutte, la construction de la mobilisation, le débordement des directions réformistes par l’auto-organisation et la grève de masse, la remise en cause du pouvoir politique. La lutte contre le CPE est un exemple typique de ce schéma irréaliste…

Chauffées à blanc par les mobilisations contre la réforme des lycées et par la mobilisation des quartiers populaires, l’Unef, la CGT jeunes, le MJS, se sont engagées contre le CPE. Une campagne a été mise en place de façon unitaire dès le 17 janvier 2006. Celle-ci a été longue et difficile, et a duré plusieurs semaines. Le 7 février, la première manifestation nationale a rassemblé 400 000 personnes et a été le déclencheur d’une mobilisation massive dans quelques universités, avec par exemple 2500 étudiantEs en AG à Rennes.

La bataille pour l’unité et l’orientation

La direction de l’Unef a été contrainte d’appeler à une coordination nationale étudiante à Rennes dès le 18 février. Dès lors, chaque week-end a été marqué par une coordination nationale regroupant plus de 400 délégués élus et contrôlés représentant jusqu’à 150 sites mobilisés. Le premier couac a été la sortie de la direction de l’Unef dès la deuxième coordination à Toulouse. Il a alors fallu exercer une double pression pour contraindre les courants « gauchistes » et la direction de l’Unef, à une coordination commune à Jussieu pour retrouver l’unité du mouvement. Dès ce moment, les JCR (et la fraction de LO, ces deux structures menant de bout en bout le mouvement ensemble) ont effectué en permanence cette bascule entre les ailes droitières et gauchistes du mouvement.

Dans les coordinations, des batailles importantes se sont jouées. Concernant les revendications, l’aile droite voulait centrer le mouvement sur le CPE, les éléments gauchistes sur toutes sortes de revendications, parfois totalement absurdes (« la taxation des ventes d’armes à 100 % »…). Nous avons proposé le retrait du CPE, du CNE, de la loi sur l’égalité des chances… et, par erreur, du LMD, pour construire un mouvement qui aille au-delà d’un objectif minimum… Nous avons également avancé la démission du gouvernement, lorsque l’expérience de la répression et de l’absence de possibilité de convaincre celui-ci avait été réalisée à une large échelle.

La seconde bataille tournait autour de la construction d’une direction au mouvement. Celui-ci était dirigé, de fait, par l’intersyndicale CGT, FO, CFDT, FSU, Solidaires et Unef. Nous avons réussi à faire élire des porte-parole du mouvement après plus d’un mois de mouvement, un retard dû à l’opposition des « gauchistes » qui y voyaient là une bureaucratisation du mouvement, et de la direction de l’Unef qui y voyait une contestation de sa domination médiatique et de ses liens privilégiés avec l’intersyndicale.

La coordination nationale a également proposé des dates d’actions : manifestations nationales, journées de débats, de blocages des gares, diffusions en direction des salariéEs, etc. Elle a enfin rédigé des appels que les syndicalistes salariés pouvaient afficher sur leurs lieux de travail. Il s’agissait d’étendre la mobilisation aux salariéEs et de tenter de maîtriser les rythmes du mouvement.

Un mouvement à vocation de masse

Le mouvement n’a jamais été majoritaire. Mais il a tenté de l’être et en a tiré un caractère relativement massif, malgré la passivité de la majorité des jeunes. Il a repris de l’expérience de la mobilisation lycéenne la nécessité de bloquer les universités (depuis le LMD, les étudiants notés absents à trois cours ne peuvent pas passer leur examen final...). Des assemblées générales de quelques centaines de personnes ont donc voté le blocage ou le « barrage filtrant », qui ont permis des assemblées générales de centaines, voire de milliers de participantEs, selon les universités. à Rennes, elles ont rassemblé jusqu’à 5000 étudiantEs, et dans la plupart des gros sites, environ un millier. C’est donc un soutien passif et massif à la minorité agissante qui a permis la victoire…

Ces blocages ont provoqué de nombreux débats. D’un côté avec les éléments bien entendu opposés au mouvement. De l’autre, avec des courants comme Lutte ouvrière qui y voyaient un supplétif au caractère minoritaire du mouvement. Ce danger de se couper de la majorité a effectivement existé, comme l’ont montré les mouvements contre la LRU les années suivantes.

Avec les blocages, l’espace et le temps libérés ont été mis à profit pour, en plus des assemblées générales et des manifestations, organiser des débats, des commissions culturelles, des actions de visibilité du mouvement ou en direction des salariéEs.

Feu sur le quartier général !

La mobilisation s’est développée et s’est étendue aux lycées. Les grandes manifestations ont été appelées par les organisations syndicales et sont devenues de plus en plus massives. Puis les rythmes de manifestations se sont accélérés et ont ouvert la possibilité de l’extension de la grève aux salariéEs, de l’enseignement supérieur et du secondaire d’abord, et au-delà ensuite. C’est à ce moment-là que le gouvernement a pris peur et a choisi de retirer le CPE. La direction de l’Unef et l’intersyndicale ont alors arrêté la mobilisation, et appelé au déblocage des universités. La coordination nationale, usée par les batailles internes entre gauchistes et réformistes, n’a pas réussi à tenir pour des revendications plus larges.

La grande majorité des étudiantEs, n’ayant compris la mobilisation que comme une lutte contre le CPE, souhaitait retourner en cours, et la mobilisation s’est ainsi terminée.

 

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