Turquie : « Les femmes sont plus fortes ensemble »

Alors que de nombreuses mesures progressistes ont été adoptées grâce aux luttes féministes en Turquie, il est particulièrement difficile pour les femmes turques de voir que les pas en avant vers l’égalité femmes-hommes sont remis en question, un par un, par les cercles pro-gouvernementaux, par les médias et par le gouvernement lui-même. 

440 féminicides en 2018

L’attaque de la police, à coups de gaz au poivre, contre la 17e édition du rassemblement nocturne d’Istanbul à l’occasion de la journée internationale pour les droits des femmes du 8 mars, a montré que le gouvernement entend adopter une attitude encore plus dure – si cela est possible – vis-à-vis des revendications des femmes et des questions d’égalité. Cette année, la police turque a tout simplement déclaré illégal ce rassemblement pacifique, et bloqué tous les accès à l’avenue İstiklal, lieu de nombreuses manifestations et rassemblements de tout type depuis bien longtemps, soumis à un contrôle de plus en plus strict au cours des dernières années. 

L’une des questions les plus importantes de l’agenda féministe en Turquie est la question des violences sexistes. L’année dernière, ce sont pas moins de 440 femmes qui ont été tuées par des hommes, selon les chiffres de la plateforme « Nous stopperons les féminicides ». Plus de 60 % de ces meurtres ont été commis par des maris, des ex-maris, des frères ou des pères. D’après un rapport présenté par Sezgin Tanrıkulu, député du parti d’opposition CHP, ce sont 15 034 femmes qui auraient été assassinées depuis l’accession au pouvoir d’Erdogan et de son parti AKP en 2002, année où 66 féminicides avaient été comptabilisés. Mais au lieu de prendre des mesures pour lutter contre les violences sexistes, le gouvernement AKP préfère établir des commissions destinées à lutter contre le divorce, forcer les femmes à rester dans les foyers où elles sont victimes de torture quotidiennement, qualifier les féministes de briseuses de foyers et s’appuyer sur ses alliances avec les médias conservateurs pour attaquer les instruments légaux, nationaux et internationaux, les plus vitaux pour les femmes : loi nationale pour la prévention des violences, droit à la pension alimentaire pour les femmes, droits sexuels, convention d’Istanbul1, CEDAW2, etc. 

Violences au foyer et au travail

Alors que la Turquie a été secouée par des affaires de maltraitance sur des enfants et de viols au cours des dernières années, le gouvernement a proposé un projet de loi dont l’objectif est de baisser l’âge légal pour les relations sexuelles dans le cadre d’un mariage. Si ce projet devait être adopté, cela pourrait conduire au pardon de milliers d’hommes actuellement en prison pour des violences sexuelles et à leur libération, et les tribunaux pourraient retarder les peines ou différer les verdicts pour des hommes ayant illégalement épousé des filles trop jeunes. 

On le voit, les raisons sont multiples pour que les femmes en Turquie soient en colère. En janvier dernier, une plateforme de 157 organisations féministes et LGBTIQ ont signé une déclaration pointant le fait qu’une telle amnistie serait un encouragement pour les auteurs de violences sexuelles et les mariages illégaux avec des enfants, et qu’elle découragerait définitivement les survivantes d’engager des ­poursuites judiciaires. 

La place et la participation des femmes au travail est une autre question essentielle en Turquie, un pays dans lequel un ancien ministre des Finances de l’AKP avait déclaré que les taux de chômage « avaient l’air » élevés car les femmes aussi cherchaient des emplois… Pas besoin, dans de telles circonstances, de faire de grandes démonstrations pour comprendre quelle est l’approche dominante quant aux questions d’égalité en Turquie. Avec moins de 35 % de femmes dans la force de travail, la Turquie se classe au 131e rang (sur 144) du Rapport mondial sur l’écart entre les sexes (édition 2017). On peut le dire sans hésiter : en Turquie, le travail gratuit des femmes est invisible, et le travail salarié est plus précaire. En outre, les questions de discriminations au travail, de critères patriarcaux dans les embauches et d’inégalités de salaire sont loin d’être résolues. 

Les femmes ne renoncent pas

Il convient en outre de souligner que l’espace dans lequel peuvent se développer les organisations travaillant sur les questions de genre est de plus en plus réduit, et de rappeler qu’à peu près toutes les organisations de femmes kurdes ont été déclarées illégales par le gouvernement après la proclamation de l’état d’urgence en 2015. 

Cela ne signifie pas, bien sûr, que les femmes renoncent. Bien au contraire. En 2018, des organisations de femmes et des militantes indépendantes venues de toute la Turquie ont formé une nouvelle coalition, « Les femmes sont plus fortes ensemble », un front uni contre le patriarcat et les inégalités de genre. Parce que les femmes en Turquie en ont vraiment assez de l’antiféminisme, des fauteurs d’inégalités, et des attaques contre leurs corps, leurs identités, leurs droits et leurs vies. 

Sanem Ozturk, traduit par J.S.

  • 1. Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, adoptée en 2011 à Istanbul.
  • 2. Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, adoptée en 1979 par l’Assemblée générale des Nations unies.

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