Poutine, patriotisme et manœuvres politiques

En septembre 2016 auront lieu en Russie les élections parlementaires. Le fait que cet événement politique soit considéré par tout le monde (y compris les autorités du Kremlin) comme particulièrement important peut paraître étrange, puisque dans le cadre du régime autoritaire et présidentiel qui s’est instauré dans le pays,qui se caractérise par une insignifiance totale de toutes les branches du pouvoir sauf l’exécutif, le Parlement est incapable d’avoir un quelconque rôle politique indépendant....

Sa composition n’influence guère la formation du gouvernement et pratiquement toutes les initiatives législatives importantes sont élaborées soit par les ministères, soit par l’administration présidentielle pour ensuite être soumises au rituel symbolique d’une approbation par la majorité parlementaire loyale. Mais tout de même, les élections parlementaires ont une grande signification pour le système politique russe, car en fait, elles jouent le rôle d’un plébiscite bonapartiste qui légitime le pouvoir en général, en particulier sa politique actuelle.

Durant toute l’époque poutinienne, les élections parlementaires et présidentielles faisaient partie d’un seul cycle politique qui suivait le même scénario : le triomphe électoral du parti dirigeant Russie Unie devait précéder et garantir le triomphe encore plus sensationnel de Vladimir Poutine. En décembre 2011, ce mécanisme est tombé en panne : la fraude électorale en faveur de Russie Unie a provoqué des manifestations de masse qui exprimaient le mécontentement du peuple contre ce régime politique dans son ensemble. Le mécanisme relativement doux d’une « démocratie dirigée », qui se basait sur la dépolitisation d’une majorité de la population, n’était plus valable. La victoire de Vladimir Poutine aux élections de 2012 a marqué un tournant plus à droite du régime qui a déterminé le contenu du consensus autour de la figure du président. 

Dorénavant, il n’était plus vu comme un technocrate intelligent qui a assuré la croissance économique, mais comme le leader national auquel le pays doit se rallier face aux complots et aux menaces extérieures. La réaction agressive par rapport au Maïdan de Kiev, puis l’annexion de la Crimée et l’intervention à l’Est de l’Ukraine, avaient pour but la transformation des relations entre le pouvoir et la société. Dans ce sens, les événements de 2014 ont confirmé la thèse ancienne de Clausewitz : la guerre est la continuation de la politique intérieure... Désormais, le soutien au pouvoir actuel est présenté non comme un choix rationnel, mais comme un devoir citoyen rejoignant le dévouement patriotique à son pays, pour son indépendance et ses intérêts nationaux.

Bonapartisme et patriotisme

Ce nouveau contenu idéologique a été bien formulé par Vyacheslav Volodin, le consultant politique principal du Kremlin : « Tant qu’il y a Poutine, la Russie existe. Pas de Poutine, pas de Russie. » Une personnification pareille signifie de fait que la figure d’un « père » symbolique Poutine s’élève au-dessus de la politique quotidienne. Vous pouvez être libéral ou nationaliste, un partisan de l’intervention de l’État dans l’économie ou un adepte du marché libre, ne pas aimer les autorités centrales, les ministres ou les gouverneurs... Mais une liaison « Poutine-Crimée-Russie » s’impose en dehors de tous doutes et ressentiments. Ceux qui ne sont pas d’accord sont mis tout simplement en dehors du spectre politique russe et deviennent les « traîtres de la nation » (comme l’a dit le Président lors de son fameux discours « de la Crimée » en mars 2014).

Suivant cette logique, la responsabilité de la chute du niveau de vie et des conséquences de la politique néolibérale « anti-crise » est portée par les ministres, les députés, les gouverneurs, par n’importe qui... sauf par le président. Même aujourd’hui, alors que l’effet de propagande concernant la « réunification avec la Crimée » commence à considérablement s’affaiblir, le soutien du Président reste assez fort. Ainsi, selon les derniers sondages d’opinion du Centre Levada, 81 % font confiance à Poutine, tandis que 41 % ne font plus confiance au Premier ministre Medvedev et 47 % ne croient pas le gouvernement en général... 

Manœuvres électorales

Cette dynamique inquiétante a poussé le Kremlin à prendre la décision d’avancer les élections parlementaires de décembre 2017 à septembre 2016, et, à l’inverse, de reporter les élections présidentielles de mars 2017 à mars 2018. Le sens de cette manœuvre est évident : les élections parlementaires et présidentielle ne doivent plus représenter les deux parties du même scénario, mais construire deux scénarios distincts. Selon le premier, le cercle restreint des partis composant la symphonie du « consensus de Crimée » vont critiquer le gouvernement en rivalisant avec lui pour capter les sympathies de la population mécontente. Selon le deuxième, l’instinct patriotique naturel ne doit laisser aucune place aux doutes sur la nécessité de donner un soutien absolu à Poutine.

Les partis de « l’opposition officielle », les communistes (KPRF) et Russie Juste se sont déjà focalisés dans ces campagnes électorales sur la critique féroce du gouvernement, exigeant même sa destitution. Ces deux partis administrés « manuellement » depuis le Kremlin jouent le rôle de baromètre de la critique tolérée. Gennady Zyuganov (KPRF) et Serguey Milonov (Russie Juste) soutenaient toutes les initiatives politiques importantes du Kremlin, à commencer par l’adoption de lois de plus en plus répressives contre les « agents étrangers » et par le soutien militaire du régime de Bachar el-Assad en Syrie. En même temps, en se positionnant en tant que « gauche » du spectre politique, ils montrent l’étendue des opinions au sein du consensus poutinien qui contient la possibilité de critiquer certains ministres et les mesures impopulaires prises par le gouvernement. Dans les conditions de l’augmentation du mécontentement populaire (qui est surtout passif pour le moment), le parti Russie Unie, dont les représentants sont à la tête du gouvernement et constituent la majorité des gouverneurs, peut devenir un « bouc émissaire » rituel.

Même s’il y a de fortes chances pour que ces truquages politiques s’avèrent efficaces et qu’en automne le Kremlin obtienne le Parlement entièrement à sa botte, les élections suivantes deviendront la première démonstration nationale du peuple mécontent des conséquences de la crise économique.

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