Marikana : une répression criminelle sans responsables ?

Le document fut longtemps attendu. Fin mars 2015, la commission d’enquête chargée de faire la lumière sur le massacre de mineurs grévistes à Marikana – 34 ouvriers tués par la police le 16 août 2012 – a enfin produit son rapport...

Dirigée par un juge à la retraite, Ian Farlam, la commission avait auditionné des témoins pendant 300 jours de séance. Mais une fois le rapport de 650 pages terminé, il fallut encore attendre trois mois avant qu’il ne soit publié au début de l’été. Le président sud-africain Jacob Zuma l’avait gardé sous le coude... Quand il dut se résoudre à le rendre accessible à l’opinion publique, le pays était au début des vacances parlementaires. 

Certainement une coïncidence due au hasard...Le pouvoir assassine

Ce rapport comporte plusieurs éléments compromettants par le pouvoir. Tout d’abord, il confirme en toutes lettres que les ouvriers grévistes n’étaient pas armés et qu’il n’y avait eu aucune attaque contre les policiers, alors que les autorités avaient invoqué une prétendue agression préalable pour justifier les tirs policiers par la « légitime défense ». Aussi, joints au dossier, les rapports d’autopsie  confirment que 14 grévistes ont été fusillés de dos... En revanche, d’autres point ne sont pas du tout éclaircis, notamment la question des responsabilités individuelles qui seules permettraient – si elles étaient établies – des poursuites judiciaires en vue de punir certains des responsables pour les tirs mortels. 

Ce résultat n’est guère étonnant. La commission Farlam a uniquement entendu des membres de la hiérarchie policière, qui n’était pas pressé de s’accuser elle-même, alors que les exécutants sur le terrains, les « simples » policiers, n’ont jamais été auditionnés. Ces derniers auraient pu s’exprimer pour dire quels officiers leurs avaient communiqué quels ordres. Il est donc peu surprenant que le rapport conclut que, malheureusement, des responsabilités individuelles ne pourront pas être déterminées... tout en retenant que les faits pourraient recevoir la qualification juridique d’assassinat, et que des preuves avaient été truquées par la police à la suite des tirs mortels…

En 2012, à Marikana, les ouvriers de la mine de platine, exploitée par la société Lonmin, s’étaient mis en grève. Les mineurs, qui exécutent un travail physique extrêmement dur payé environ 400 euros par mois, revendiquaient des augmentations de salaire allant jusqu’à 200 %. Derrière leurs revendications, il y avait aussi le fait que Lonmin a pris des engagements sous la pression de son principal commanditaire, le groupe chimique allemand BASF. Celui-ci utilise le platine pour fabriquer des catalyseurs de voitures, et exige théoriquement le respect d’un « Code éthique » par ses sous-traitants, ce qui incluait par exemple la construction de maisons pour les mineurs. Des engagements qui n’avaient pas du tout été tenus. Les écoles pour les enfants des mineurs, construites par la société minière sont contaminées par l’amiante, les ouvriers cantonnés dans des foyers misérables, et l’électricité manquant parfois pendant des mois.

Le futur président impliqué

Un des membres du conseil d’administration était Cyril Ramaphosa. Né en 1952 à Soweto, c’est un hiérarque haut placé de l’ANC, ancien dirigeant syndicaliste de la NUM (Union nationale des mineurs) qui dirige aujourd’hui sa propre holding minière. Cet ancien représentant du mouvement de libération anti-apartheid et du mouvement syndical avait exigé, dans des e-mails dont le contenu a été publié, une intervention policière contre les grévistes, un comportement qualifié de « criminel » par Ramaphosa.

Mais sa carrière n’a pas été interrompue par son implication dans ces faits à proprement parler criminels. Quelques mois après le massacre des grévistes, il a été élu vice-président de l’ANC (en décembre 2012), puis vice-président de la République (fin mai 2014), et des observateurs/trices considèrent qu’il fait parti des futurs « présidentiables » du parti. Il y a quelques jours, RFI titrait : « Ramaphosa sur la sellette pour la succession de Zuma »

Enfin, les liens entre la NUM et le personnel dirigeant de la Lonmin expliquent que la grève de 2012 n’a pas été animée par la fédération syndicale « traditionnelle », mais par un syndicat autonome qui critiquait les trahisons de la NUM : l’AMCU (Union de l’Association des mineurs et de la construction).

Bertold du Ryon

 

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