La lutte antiraciste et antifasciste ne doit pas être suspendue

Union nationale, guerre, couvre-feu, état d’urgence : ces mots, et les mesures qui vont avec reviennent, justifiés aujourd’hui au prétexte de la crise du coronavirus, comme en 2015 ils étaient justifiés par la menace terroriste. On nous dira que ça n’a rien à voir ? Mais ce qui s’est mis en place en 2015 ne s’est jamais arrêté en réalité, ni dans les discours ni dans la politique menée : chasse aux étrangerEs, fermeture des frontières, augmentation des effectifs de police et de leurs capacités de surveillance et de contrôle. Récemment encore quand les élections semblaient le centre du monde, le danger pour la France était supposé être le « séparatisme islamique » et des « listes communautaristes », entendez des listes de Noirs et d’Arabes.

Normalisation

Ajoutez à cela qu’en Grèce des milices fascistes, rejointes par des fascistes de toute l’Europe, ont appelé ouvertement au pogrom contre les migrantEs, qu’en Allemagne (en Allemagne !) un nazi est allé tirer dans deux bars à chicha en février, tuant neuf personnes dont une femme tsigane. C’était peu de temps après qu’en Thuringe la droite eut fait alliance avec le parti d’extrême droite AfD.
C’est passé inaperçu ? Cela même signifie quelque chose : après avoir posé à l’antifasciste pour se faire élire en 2017, Macron intègre désormais, sans la moindre réaction, le Rassemblement national de Marine Le Pen dans « l’Union nationale ». Aux élections municipales à Béziers ou Hénin-Beaumont, les maires du Rassemblement national ont obtenu 70 % des voix, se faisant réélire dès le premier tour.
Les gouvernements en place sont dits libéraux, populistes ou nationalistes, mais la vérité est que la trajectoire politique, à des rythmes parfois différents et selon des modalités spécifiques est la même aux États-unis, au Brésil, en Turquie qu’en Europe.

Identité des trajectoires

Cette identité des trajectoires, ces légitimations utilisant des prétextes différents pour des politiques allant toujours dans le même sens (le racisme, le nationalisme, le militarisme, le renforcement de l’État), nous disent qu’elles ont une logique en soi.
Il y a environ 100 ans, cherchant à comprendre comment le monde plongeait dans la séquence qui allait mener à la Première puis à la Seconde Guerre mondiale, un révolutionnaire russe appelé Nikolaï Boukharine avait expliqué comment la plongée du monde dans la sauvagerie et la barbarie du nationalisme et de la guerre n’avait, du point de vue du capital, rien d’irrationnel. Analysant ce qu’il appelait impérialisme, il montrait que le développement de la concentration et de la centralisation du capital conduisait à déporter de plus en plus la concurrence entre capitaux du terrain directement économique à celui entre États. Et il expliquait comment cette évolution impliquait une transformation des États vers non seulement le militarisme mais aussi des structures de plus en plus autoritaires. Et la nécessité, pour les classes dirigeantes, de faire adhérer les populations à cette trajectoire via le ­nationalisme et le racisme.

Construction de « l’autre »

Cette analyse peut sembler abstraite. Elle a en réalité des conséquences très concrètes. Elle nous dit qu’entre politiques d’austérité et offensives sécuritaires, nationalistes et racistes, il y a une unité. Elle nous dit que le racisme n’est pas une simple diversion, ne concerne pas uniquement celles et ceux qu’il brutalise et humilie directement. Le racisme, l’autre face du nationalisme, est la construction de « l’autre » qui est la seule base d’union autour de la classe dirigeante et de son État dans sa compétition avec d’autres capitaux et d’autres États.
Cela signifie que dans la lutte contre la politique des capitalistes, celle-là même qui nous mène au chaos, la lutte contre le racisme n’est ni une option ni une simple indignation contre le sort fait à une partie de la population, une injustice à réparer.
À défaut d’en faire progresser la nécessité concrète et donc l’expérience pratique, avec toutes ses difficultés au sein de notre classe et de ses mobilisations, le racisme et le nationalisme nous ­frapperont comme un boomerang.

L’avertissement grec

Ce qui s’est passé en Grèce ces dernières semaines devrait à ce point de vue être plus qu’une alerte. Parce que dans ce pays, ces dernières années les luttes sociales n’ont pas manqué. Mais que les virus du racisme et du fascisme n’ont pas été éteints pour autant. Jusque dans les rangs de notre classe.
Mais comme le démontre ce que raconte Petros Constantinou, de la coalition antiraciste Keerfa, il n’y a pas plus de fatalité dans un sens que dans un autre. À condition de mener le combat au sein du mouvement. À Lesbos, une des îles grecques où se trouve le plus gros camp de réfugiéEs, les néo-nazis ont été marginalisés et le 14 mars une manifestation antifasciste a eu lieu.
La crise du coronavirus ne suspend pas la lutte de classe. Du côté du pouvoir au moins. Et dans sa gestion elle ne suspend pas la propagation des virus du racisme et du fascisme. Elle les amplifie. Le pire pour l’avenir serait de penser que cette lutte, même temporairement, serait ­secondaire ou pourrait être reportée.

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