Inde : contrer le « diviser pour mieux régner »

En décembre, le BJP a adopté un amendement à la loi sur la citoyenneté garantissant la nationalité aux réfugiés d’Afghanistan, du Pakistan et du Bangladesh, à l’exception des musulmanEs. Pour reprendre l’expression de l’intellectuel d’extrême droite Swapan Dasgupta, en créant officiellement un État-nation hindou où la citoyenneté aurait une base religieuse, il s’agit d’une sorte de « droit au retour » pour ceux laissés du « mauvais côté » après la partition. Une manière de la terminer, une manière de mettre en danger très rapidement les 200 millions de musulmanEs indiens et les 15 millions ­d’hindous du Bangladesh. 

La répression n’arrête rien

Les 1,3 milliard d’IndienEs devront prouver leur citoyenneté dans le cadre d’un recensement national (NRC), preuves documentaires à l’appui. Les anciennes pièces comme les cartes d’électeur ne suffisent pas. Les preuves demandées font défaut à plusieurs centaines de millions de pauvres, et aux migrantEs de toutes origines, à la majorité de la population ne sachant souvent pas quand elle est née, voire parfois où, et dont les biens sont régulièrement détruits par des inondations. Se dirige-t-on vers une multiplication des camps d’internement à l’échelle de l’Inde entière ? Dans l’Assam, l’opposition ancienne au recensement (NRC) et à l’amendement à la loi sur la citoyenneté (CAA) a connu un nouveau souffle à l’automne avec de multiples tumultes. 

Comme au Cachemire, couvre-feux, coupures des communications et répression militaire de manifestations ont marqué la période récente. Cela a contribué au développement de mobilisations dans le reste de l’Inde où les manifestations, notamment de jeunes qui étudient ou travaillent, se sont développées contre le CAA et plus généralement contre le pouvoir depuis début décembre 1. Elles ont mobilisé les minorités musulmanes. Le 15 décembre, la police a attaqué deux des principales universités musulmanes du pays (Jamia Millia Islamia et Allahabad Muslim University) avec des gaz lacrymogènes en pourchassant les étudiants et investissant leurs bâtiments y compris bibliothèques et mosquées. Bilan : plus de 200 blesséEs. 

Combat politique

Des coupures d’internet ont eu lieu en plein Delhi. Elles ont été massives en Uttar Pradesh, État fédéral de plus de 200 millions d’habitantEs à forte minorité musulmane, dirigé par un yogi parmi les plus radicaux du BJP. Les policiers ont fait irruption dans des quartiers musulmans en ordonnant de « retourner au Pakistan ». Comme au Karnataka, l’article 144, une vieille loi britannique, interdisant les rassemblements de plus de quatre personnes, a été mis en place à l’échelle fédérale. Plusieurs dizaines de mortEs sont déjà dénombrés dans ces deux États. 

Des dirigeants étudiants, des dalits et un leader anti-corruption ont été arrêtés. La répression s’étend également dans les espaces moins mobilisés comme à Chennai, où 600 personnes, dont une star du cinéma (Siddharth), sont poursuivies à la suite d’une manifestation interdite le 19 décembre. Les flics utilisent la reconnaissance faciale : des drones ont suivi les manifestations. Beaucoup d’occasions d’exprimer son opposition au NRC et CAA sont toujours saisies. Et le BJP en vient à proposer du téléphone rose et des abonnements Netflix en échange d’un soutien au CAA sur Twitter…

Le BJP pourrait s’être isolé sur la scène politique. Malgré sa victoire nationale en 2019, il a perdu des élections régionales dans des États importants. Par calcul ou sous pression, les États fédéraux d’opposition refusent le NRC et le CAA et affichent une défense de la Constitution ou de leur identité régionale. Le BJP ne semble pas vouloir faire marche arrière, au contraire. Les mobilisations seules ne les feront pas reculer s’ils vont à l’affrontement avec le soutien du grand capital. Le jour de Noël, le RSS, qui compterait plus de 5 millions de membres, organisait un défilé paramilitaire dans les rues d’Hyderabad sur le modèle des organisations fascistes des années 1930.

Chris Miclos

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