Afrique du Sud : « Nous avons de nombreux défis à relever »

Entretien. Éditeur de la revue Amandla !1, Brian Ashley est membre de la direction du DLF (Democratic Left Front)2.

Le mouvement syndical semble en pleine ébullition. Quelles sont les conséquences de l’expulsion de NUMSA (National Union of Metal Workers in South Africa, syndicat de la métallurgie) de COSATU (Congress of South African Trade Unions), et quelles sont les positions des autres fédérations ?

Les syndicats bureaucratisés sont en crise et peinent à représenter leurs membres. La COSATU, qui compte le plus grand nombre d’adhérents, a été historiquement à l’avant-garde des luttes contre l’apartheid et contre le capitalisme. Mais comme l’ANC du président Zuma n’acceptait aucune contestation et cherchait à instrumentaliser COSATU, les contradictions dans COSATU sur sa participation à cette alliance sont montées en puissance jusqu’à la grève des mineurs de platine et le massacre de Marikana, qui ont conduit à l’expulsion de la NUMSA mais aussi du secrétaire général de la COSATU, Z. Vavi, ainsi que des centaines de cadres militants venant de différentes fédérations qui refusaient de soutenir un ANC trop corrompu.

L’expulsion de la NUMSA marque un début de réorganisation du mouvement syndical, mais sera-t-elle suffisante pour tenir compte des nouvelles conditions très précaires du marché du travail ? A-t-on tiré les leçons de Marikana, où on a vu le NUM (National Union of Mineworkers, syndicat des mineurs), au passé glorieux, se métamorphoser en syndicat jaune ? COSATU va sans doute perdurer comme syndicat très proche du SACP et aligné sur l’ANC. Mais un sommet ouvrier doit avoir lieu au premier trimestre de 2016. Il rassemblera la NUMSA, ses alliés, plusieurs nouveaux syndicats et des sections locales de syndicats toujours affiliés à la COSATU, d’où émergeront peut-être une nouvelle confédération et un nouveau parti socialiste ouvrier.

L’année 2015 a été riche en mouvements sociaux : étudiants, manifestations anti-corruption et anti-Zuma, opposition aux péages. Penses-tu que l’ANC pourrait se débarrasser de Zuma qui semble cristalliser tout ce qui ne va pas à l’ANC ?

C’est plus probable depuis la débâcle du limogeage du ministre des Finances, N. M. Nene, la nomination d’un ministre sans expérience et son remplacement quatre jours plus tard par P. Gordhan... le prédécesseur de Nene. Cela a grandement affaibli Zuma. Certes, il peut compter sur une base solide mais ses soutiens paraissent de plus en plus isolés et les soupçons de corruption le plombent au risque de devoir écourter son mandat. La question est de savoir si cela pourrait couper l’herbe sous les pieds des mouvements contestataires, surtout si une personnalité comme N. Dlamini-Zuma, présidente de la Commission de l’Union africaine, ou si M. C. Ramaphosa, vice-président de l’ANC, devenait président de l’ANC.

Quels sont les mouvements de la gauche radicale et leurs perspectives ?

Le mouvement qui a le plus progressé et est le plus important, c’est l’EFF (Economic Freedom Fighters — Combattants pour la liberté économique), pour l’essentiel issu d’une scission de l’ANCYL (African National Congress Youth League, la section jeunes de l’ANC). Dirigé par J. Malema, leader charismatique et dynamique qui a été président de l’ANCYL de 2008 à 2012, il a été lancé à la fin de 2013, a réalisé 6 % aux législatives de 2014 et obtenu 25 députés. Au Parlement, ses initiatives radicales, bloquant des débats parlementaires, mettant la pression maximale sur Zuma, lui ont fait beaucoup de publicité. Il devrait réaliser de très bons scores aux élections locales de 2016.

La gauche radicale traditionnelle, comme les leaders de l’NUMSA qui ont rompu avec le parti communiste, ambitionnent de former un nouveau parti ouvrier se revendiquant du socialisme, mais la NUMSA, dont les dirigeants viennent du PC, est tiraillée entre la construction du United Front (Front uni) et la construction d’un PC 2.0 plus radical.

À côté de ces organisations, la gauche indépendante est principalement représentée par le DLF (Democratic Left Front — Front démocratique de gauche). C’est un mouvement formé en 2008 par des militants venant de la direction du PC et de différents courants de la gauche indépendante. Pour finir, il y a aussi deux petits groupes, WASP (Workers and Socialist Party — Parti socialiste des travailleurs, proche des Britanniques de « Militant Tendency ») et BLF (Black First Land First — Les Noirs en premier, la terre en premier) issu d’une scission d’EFF, sectaire et focalisé sur la conscience noire.

Comme d’habitude, il y a beaucoup de mouvements à gauche… Considères-tu que DLF et EFF sont les deux principaux courants à suivre au sein de la gauche radicale ?

Le projet d’un mouvement pour le socialisme est une tentative sérieuse de regrouper des militants issus de la gauche du parti communiste, du mouvement syndical ouvrier et de la gauche indépendante. Mais le créneau est maintenant en partie pris par EFF. Il faut donc construire une alliance entre les deux pour avoir une chance de voir émerger une gauche radicale. L’aggravation de la crise devrait inciter ces différents courants à des compromis pour construire un large rassemblement. Personnellement, je suis très impliqué dans les discussions avec  la NUMSA et le mouvement syndical.

Es-tu optimiste ?

Il va y avoir des réunions importantes dans les semaines qui viennent. Nous verrons alors si ce regroupement se met en marche. Nous avons de nombreux défis à relever et le risque de fragmentation et de désaccord est bien réel. J’espère que la gravité de la crise poussera suffisamment de gens à dire « Nous avons besoin d’un nouveau départ .»

Propos recueillis par téléphone le 23 décembre 2015 et traduits par Marc Ducassé et François Favre

  • 1. Magazine bi mensuel dont l’objectif principal est de contribuer à faciliter une plus grande collaboration avec de larges secteurs de la gauche, des militants et des intellectuels de traditions et de régions différentes.
  • 2. Un front anti-sectaire, anti-autoritaire et anticapitaliste formé en 2008.

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