Le cycle Rosa Luxemburg

Comme chaque année, la Commission nationale formation (CNF) du NPA a animé un cycle historique, consacré à l’année 1919. Dans ce cadre, une séance, mise en place par Bernard Chamayou, a été consacrée au Bienno rosso italien, qui a vu en 1919-1920, les ouvriers italiens occuper les usines et établir des conseils, avant de subir une répression qui ouvrit la voie au fascisme. Une autre séance, animée par Elodie Chiche, a été consacrée à la naissance en mars 1919 de la IIIe Internationale.

Le centenaire de l’assassinat de Rosa

Toutefois, la CNF avait fait le choix de consacrer l’essentiel de son cycle à l’œuvre de Rosa Luxemburg, à l’occasion de la commémoration du centenaire de son assassinat, le 15 janvier 1919, lors de la répression de l’insurrection spartakiste de Berlin à laquelle elle avait loyalement participé, après avoir été mise en minorité sur le principe de ce soulèvement qu’elle jugeait prématuré. Trois séances lui ont été consacrées, dont l’une a été animée par Michael Löwy et Olivier Besancenot devant 200 personnes, les deux autres ayant rassemblé une cinquantaine de participantEs.

Ces trois séances ont été consacrées aux trois œuvres majeures de Rosa Luxemburg. Tout d’abord Réforme sociale et révolution, une brochure de 1898 dans laquelle Rosa intervenait dans le grand débat sur la stratégie du mouvement socialiste qui caractérise la fin des années 1890, pour critiquer les positions d’Eduard Bernstein qui considérait que la révolution était devenue inutile, puisque l’évolution économique et politique était censée amener la société à devenir naturellement socialiste. Ensuite, Grève de masse, parti et syndicat, dans laquelle Luxemburg tirait en 1906 les conséquences stratégiques de la grève de masse qui avait fait vaciller le régime tsariste à l’automne 1905. Enfin, la « brochure Junius », autrement dit la Crise de la social-démocratie, que Rosa rédigea en prison en 1915, afin de prendre acte de la faillite de la IIe Internationale et de proposer au mouvement ouvrier de construire une nouvelle organisation, afin de mener la lutte contre la guerre et pour la révolution socialiste internationale.

Une penseuse
de la démocratie

Les communications et les discussions présentées dans ces ateliers ont mis en exergue deux des apports théoriques de Luxemburg au marxisme révolutionnaire. Le premier ressort de l’importance qu’elle a toujours accordé à la question de la démocratie. Contestant que le capitalisme ait été le moteur de la démocratie, elle y voyait au contraire le résultat de l’essor de la classe ouvrière, qui en avait été le sujet essentiel et en demeurait le garant fondamental, dans la mesure où Rosa pressentait que si le prolétariat n’avait pas la force de prendre le pouvoir, la bourgeoisie risquait de faire le choix de la dictature, ce que l’histoire du 20e siècle devait dramatiquement illustrer.

L’importance qu’elle accordait aux questions démocratiques l’a amenée à prendre parti dans la querelle de Jaurès et de Guesde sur l’affaire Dreyfus, en soutenant avec Jaurès que les partis ouvriers devaient s’engager sans hésiter dans la lutte contre l’extrême droite et l’antisémitisme. Elle l’a aussi amené à polémiquer contre le centralisme organisationnel que Lénine proposait d’introduire dans son Que faire ? en 1902, en se prononçant contre « la subordination mécanique des militants vis-à-vis du centre du parti ». Enfin, au lendemain de la révolution russe, elle n’hésita pas à critiquer la politique des bolcheviks, et en particulier leurs mesures contre les libertés. S’inspirant d’une formule de Marx, elle rappelait à ceux qui voulaient priver leurs ennemis de classe de leurs outils d’exploitation que « la liberté, c’est toujours la liberté de ceux qui ne pensent pas comme vous ».

Une rupture épistémologique dans le matérialisme historique

Alors que l’idéologie de la IIe Internationale était basée sur un marxisme vulgaire, qui offrait une explication linéaire de l’histoire, destinée à démontrer que le socialisme était inéluctable, Luxemburg fut la première théoricienne à développer une conception authentiquement dialectique de l’histoire. Particulièrement emblématique de sa pensée fut la rupture épistémologique qu’apporta son fameux « socialisme ou barbarie », qui affirmait que le socialisme n’avait rien d’inéluctable et que l’humanité pourrait tout à fait emprunter d’autres chemins. Cette conception théorique fut la source d’une praxis révolutionnaire, qui prenait à contrepied les dirigeants réformistes lorsqu’ils estimaient que, le socialisme étant inéluctable, il convenait de l’attendre tranquillement et de ne pas bousculer les rythmes de l’histoire.

Ce rejet révolutionnaire des « lois d’airain » de l’histoire se retrouve dans toute l’œuvre de Rosa. Elle imprègne sa conception de l’histoire de la démocratie, lorsqu’elle affirme que les progrès des libertés que le 19e siècle avaient apportés n’avaient rien de définitif. Comme l’a souligné Michael Löwy, elle se retrouve aussi dans son interrogation sur les formes primitives de communisme qui est le véritable sujet de son Introduction à l’économie politique qu’elle publia en 1907. C’est en particulier de ce point de vue que Rosa reste une penseuse qui a encore aujourd’hui quelque chose à nous dire.

Laurent Ripart

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