La Première Guerre mondiale, les étrangers… et la gauche

En 2018, la démagogie nationaliste et xénophobe gangrène le monde des politiciens, jusqu’à la gauche. Kuzmanovic, un « orateur national » de La France insoumise, l’incarne à merveille. Lui qui, à l’occasion du 11 Novembre, reproche à Macron de ne pas célébrer « la victoire de la République contre le Reich » avec suffisamment de faste et de parade guerrière. Il y a un siècle, en 1914-1918, il avait ses semblables, politiques et syndicaux (Jouhaux, secrétaire général de la CGT, en tête), qui trahissaient les ouvriers en les appelant à suivre leur bourgeoisie dans la guerre contre « l’empereur prussien ». Le tout dans un contexte où les patrons des industries d’armement faisaient venir de la main-d’œuvre du monde entier pour pallier le manque de travailleurs provoqué par la mobilisation au front. 

Les camps de concentration ne font pas gagner une guerre

Au déclenchement des hostilités, l’état-major promettait un conflit de trois mois. Les salariés quittaient les usines pour aller au front et la désorganisation de la guerre créait 600 000 chômeurEs à Paris en quelques semaines. L’État obligeait, par un décret du 2 août 1914, le million d’étrangers vivant en France à demander un permis de séjour. Quatre mois plus tard 45 000 étrangerEs étaient parqués dans des « camps de concentration » (selon les termes officiels). 

Sauf que la guerre ne dévore pas seulement les hommes. Elle bouffe aussi de l’acier et des chars. De 50 000 ouvriers dans les usines d’armement de 1914, on passera à 1,5 million en 1918. Dans ce contexte, 300 000 étrangers, venus des pays neutres, travaillent pour l’industrie et 150 000 dans l’agriculture pour remplacer les hommes partis combattre. 225 000 ouvriers viendront de l’empire colonial, tandis que 480 000 « indigènes » seront destinés à « mourir pour la France » à Verdun ou ailleurs. Quand leurs intérêts l’exigent, les bourgeois sont prêts à oublier provisoirement leurs préjugés.

Chaînes, cartes d’identité et cantonnement

Les patrons font coexister sur les lieux de travail différentes catégories ce qui crée des tensions entre les femmes, les « coloniaux », et les étrangers. Ils sont manœuvres dans les forges, les poudreries ou les fonderies. Ils y manipulent les gaz mortels, dont ils chargent les obus qu’ils fabriquent. Sous-payés, travaillant de nuit, à des cadences infernales, certains, n’en pouvant plus, s’absentent fréquemment, malgré la répression, préférant la prison à l’usine, tandis que des petits chefs trop arrogants sont tués par des ouvriers en colère. Les Chinois ayant participé à des luttes en Afrique du Sud se montrent compétents pour ralentir les cadences. Plus libres, Grecs et Portugais démissionnent massivement pour changer d’affectation, ou repartir au pays. 

Les bourgeois sont, certes, rassurés par le soutien à la guerre des chefs syndicaux et de quasiment tous les socialistes. Mais leurs flics ne manquent pas de relever que dans les milieux militants ce sont les étrangers, notamment russes et polonais, qui sont les plus hostiles à l’Union sacrée. Et il y a tout un enjeu à les contrôler. En juin 1916, on crée une carte d’identité. « On pourra les suivre pour ainsi dire pas à pas, et les trouver quand il faudra », explique un rapporteur d’une proposition de loi en 1915. Pour « l’indigène », c’est encore plus simple : il est soumis à la loi militaire, vit dans des baraquements insalubres, ni chauffés ni protégés de la pluie. Dans des camps, qu’ils ont dû construire eux-mêmes, l’armée les groupe selon leur origine et les fantasmes racistes. Ne pas trop les faire se côtoyer avec les Européens. -Attention aux mélanges détonants. 

Xénophobie et révolution

La CGT participe à cette atmosphère nationaliste. Et elle en rajoute. Elle ne s’oppose pas à la mise en place de cette carte d’identité, ou plutôt de surveillance. Pire : l’attribution de la carte nécessite l’accord des offices départementaux de placement où elle est influente. Elle cherche à exclure des usines les étrangers, notamment via des quotas, en les accusant d’être des voleurs de pain. En avril 1916, la centrale CGT demande que soit limité le nombre d’ouvriers chinois embauchés par la France. La République lui donne gain de cause en décidant de les faire embaucher par la monarchie britannique afin qu’ils puissent continuer de travailler pour la France. Puis, la fin de la guerre se rapprochant, les syndicats exigent le renvoi des ouvriers étrangers et coloniaux, présenté comme la condition pour que les mobilisés du front retrouvent du travail après la guerre. Un conseil que la bourgeoisie, cette fois, s’empresse de suivre à la lettre.

La révolution russe survient en 1917, et c’est de son côté que les ouvriers commencent à regarder. Qu’ils soient français ou étrangers. En France, les ouvriers espagnols sont d’ailleurs à la pointe des grèves très massives de 1919, tandis que la bourgeoisie fait des concessions avec les lois relatives à la journée de 8 heures ou aux conventions collectives. En août 1925, une grève éclate à l’arsenal de Saigon contre l’intervention militaire française en Chine : à sa tête un syndicat clandestin où milite Ton Duc Thang dont la biographie dit qu’il fut mécanicien à Toulon pendant la guerre mondiale. Et parmi la petite minorité des ouvriers venus des colonies françaises, qui ont réussi à rester en France après-guerre, certains ont commencé à se rapprocher du nouveau Parti communiste créé à l’appel des révolutionnaires russes. Plus tard, la dégénérescence stalinienne des PC fera de beaucoup d’entre eux des militants pour l’indépendance de leurs pays, plus nationalistes que communistes. Ton Duc Thang sera le bras droit d’Ho Chi Minh. C’est cependant déjà une autre histoire. 

Kris Miclos

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