De quoi le viol est-il le nom ?

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Féminisme
arguments

Le patriarcat est un système global d’oppression des femmes, qui s’articule au capitalisme. Il a un certain nombre de spécificités : les femmes le subissent partout (travail, rue, domicile) ; elles effectuent un surtravail domestique non rémunéré et indispensable à la reproduction de la force de travail ; le patriarcat est soutenu par une idéologie qui tend à le légitimer et à le naturaliser ; dans le cadre du capitalisme, les femmes sont surexploitées au travail ; et enfin son maintien nécessite un rapport de forces et de domination dont les violences à l’égard des femmes sont un des piliers.

Les violences peuvent être économiques, sociales, psychologiques et/ou physiques, le viol et le féminicide étant les formes ultimes de ces dernières.

Une tolérance ancrée dans l’histoire et dans toutes les sociétés

La mythologie est pleine d’histoires de rapts et de viols ; et si le « droit de cuissage » en France au Moyen-Âge n’a probablement pas existé en tant que droit, le viol des esclaves a, quant à lui, toujours été pratiqué de la Grèce antique à l’Amérique esclavagiste et, dans la continuité de celui-ci, le viol des domestiques était un fait courant même si difficile à chiffrer. Au sein du couple, le « devoir conjugal » a longtemps empêché l’émergence de la notion de viol conjugal : au sein de la famille le rôle de la femme est d’assurer la reproduction, de devenir mère. Rappelons que c’est essentiellement au sein de la famille, du cercle de connaissances que les violences ont lieu. En France, les données chiffrées ne sont disponible que depuis 1999 ; le viol est un crime puni de 15 ans de réclusion criminelle depuis 1980 et c’est seulement en 2010 que la présomption de consentement dans le cadre conjugal a été abrogée.

La culture du viol

Le viol est globalement banalisé si ce n’est encouragé dans nos sociétés : publicités, films, blagues… Mais surtout les femmes qui ont été violées et qui le dénoncent doivent affronter une nouvelle série de violences : les faits sont minimisés voire niés, le non-consentement de la victime est remis en cause, et c’est vers elle que la culpabilité, la responsabilité du viol est renvoyée. Ce sont les femmes victimes qui sont au final pointées du doigt, dénigrées voire exclues de leur communauté dans certains cas. L’idée que les hommes ont des besoins irrépressibles reste largement ancrée et donc les femmes sont encouragées à ne pas les « provoquer » et à adopter des comportements pour « éviter » d’être violées. À tout cela s’ajoute le parcours de la combattante lorsqu’on porte plainte dans un système où les forces de l’ordre et la justice sont profondément patriarcales.

La question du consentement au cœur du débat

Des affaires récentes dont les victimes sont de très jeunes filles et pour lesquelles la justice a été plus que complaisante envers les agresseurs ont soulevé l’indignation1. Elles doivent nous permettre d’interroger et de clarifier la notion de consentement. À ce sujet, l’article d’E. Brouze et A. Maruani, publié le 12 octobre 2017 sur Rue892, est très éclairant : il n’y a pas de zone grise, c’est-à-dire que si ce n’est pas franchement oui, alors c’est non. Et par conséquent, si l’on définit le viol à partir de cette notion de consentement, un grand nombre de situations « ambiguës » bascule sans ­ambiguïté du côté du viol. 

La législation reste de ce point de vue très insuffisante puisque, d’après le code pénal, « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol », et que la notion de consentement n’apparaît pas concernant les agressions sexuelles.

Le viol comme arme de guerre

Dans les conflits armés, le viol est utilisé comme arme de guerre. Il permet de terroriser, humilier, déstabiliser. Dans certains conflits il contribue à l’épuration ethnique. Il a été pratiqué par toutes les armées du monde depuis l’Antiquité. Durant la Seconde Guerre mondiale, c’est le commandement de l’armée japonaise lui-même qui organise la mise à disposition de plusieurs centaine de milliers de « femmes de réconfort » pour les soldats. Les armées d’occupation coloniale utilisent également le viol pour « occuper » le pays en occupant le corps des femmes. Si le chiffrage est toujours difficile, on sait que durant la guerre d’Algérie le viol a aussi été utilisé comme torture. Dans la plupart des cas les violeurs n’ont évidemment pas été inquiétés et l’amnistie prononcée au moment du cessez-le-feu a définitivement coupé court aux poursuites judiciaires3.

Du point de vue de l’analyse de l’utilisation du viol comme arme de guerre, le conflit en ex-Yougoslavie a été un élément important et a conduit à des évolutions du droit international. Malheureusement, on ne peut pas dire que cela ait permis d’en enrayer l’utilisation. Le Rwanda, y compris avec les agissements de l’armée française, en est un exemple dramatique ; la Syrie en ce moment même également. L’enquête « zero impunity »4, menée par des journalistes engagés sur l’usage des violences sexuelles en temps de guerre, balaye plusieurs situations (en France et en Centrafrique, aux États-Unis, en Syrie, en Ukraine, à l’ONU et à la Cour pénale internationale) pour mettre en lumière ce qui fait système et dénoncer l’impunité dont les auteurs de viols et de violences sexuelles bénéficient encore aujourd’hui.

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