Où en sont les débats au sein des organisations syndicales ?

Mathieu : La séquence présidentielle a fait causer les salariéEs, mais ce sont surtout « les affaires » qui ont tenu le devant de la scène électorale, entraînant un rejet du politique. On sent une colère sourde et pas d’adhésion avec les projets patronaux ou leur représentation politique. Dans les syndicats, le positionnement au deuxième tour a fait débat, une majorité de syndicalistes refusant le vote Macron au profit de l’abstention ou du vote blanc. Mais chez certains salariéEs, on a pu voir un discours raciste, anti-­immigrés voire frontiste, se libérer. Cela repose plus fortement que jamais la question de la lutte anti-raciste et contre l’extrême droite dans les entreprises. Le monde de l’aérien est racisé, avec une forte majorité de blancs chez les donneurs d’ordre (Air France notamment) et de non-blancs dans la sous-traitance... Les espaces interprofessionnels comme SUD Aérien permettent les échanges entre les différents secteurs, entre les salariéEs dans leurs diversités. Mais ces espaces sont trop petits et trop faibles.

On s’interroge également sur la prochaine séquence politique avec l’élection de Macron, sur les mauvais coups qui nous attendent. Il faut voir quelles seront vraiment ces attaques. L’augmentation du salaire net par la baisse des cotisations sociales pourrait être pris comme une fausse bonne nouvelle chez des collègues qui n’arrivent pas à boucler les fins de mois. La précarité rentre dans les grandes entreprises comme Air France (CDD, intérims, de plus en plus de sous-traitance…) et ne peut que s’accroître sous le quinquennat Macron. Mais là encore, les solidarités manquent souvent. On arrive à mobiliser pour la sauvegarde de l’emploi au sein d’une entreprise mais peu sur le statut des collègues précaires.

 

Alice : Parmi les militantEs syndicaux, il y a une conscience très forte de l’urgence et de la nécessité de changer la situation, de mobiliser les salariéEs. Pour contrecarrer les projets ultralibéraux qui ne vont pas manquer dans la foulée de la loi travail, mais aussi pour endiguer la progression de l’extrême droite. Les questions qui sont en discussion, c’est : comment faire sortir les gens ? Sur quel sujet sont-ils susceptibles de bouger ? Que devons-nous faire en tant que militantEs pour mettre le feu aux poudres ? Par ailleurs, on est aussi débordés par le boulot syndical quotidien : conditions de travail, accompagnement individuel des salariéEs, attaques contre la convention collective, NAO, solidarité internationale… On distribue des tracts toutes les semaines en essayant de faire des liens…

En ce moment, on est pas mal mobilisés sur les questions d’égalité femmes-hommes. On a une procédure en cours pour faire reconnaître la discrimination subie et s’en servir d’exemple pour mobiliser les salariées contre les inégalités de salaire et de carrière. On a été confronté à des cas de harcèlement et de violences sexistes. Du coup, on essaye d’avancer sur ce sujet, mais c’est difficile et les moyens pour agir sont faibles. Mais dans tous les cas, c’est un sujet de discussion important dans le syndicat.

 

Laurent : À la suite de l’invitation de Solidaires aux autres centrales qui, à ce stade, n’a rien donné, nous avons écrit aux autres fédérations qui se sont opposées peu ou prou à la loi travail, mais c’est l’attentisme qui prévaut.

C’est pourquoi nous sommes pleinement investis, depuis février 2017, dans la préparation du Premier tour social et désormais dans la construction du Front social. Pour Einstein, « la folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent »... Alors attendre les attaques qui nous pendent au nez pour réagir, non merci ! Après avoir échoué à s’unir à la présidentielle, on voit bien que la gauche prend le même chemin pour les législatives... Alors l’urgence, c’est bien celle d’unir notre camp social dans un tel cadre, en travaillant à son élargissement et à son développement au plan local.

Après deux manifestations réussies, le rassemblement prévu le 19 juin prochain devant l’Assemblée nationale, Assemblée qui devrait trancher cet été sur les ordonnances concoctées par Macron, sera un nouveau pas en ce sens. Les passerelles établies entre équipes syndicales de lutte l’an dernier « grâce » à la mobilisation contre la loi El Khomri, entre jeunes et militantEs aguerris unis par la même expérience de la répression, le tout servi par une communication réactive, ne sont pas étrangères à la réussite de ce processus.

 

Isabelle : Les discussions ont été vives. Quoi faire ? Comment faire barrage à Le Pen ? Pour beaucoup de camarades de la CGT, qui ont voté Poutou ou Mélenchon au premier tour, pas question de se servir du bulletin Macron au deuxième tour. Lui, qui sous le gouvernement Hollande a été responsable de la loi Macron, de la loi travail contre laquelle nous avons manifesté pendant des mois… Certaines de nos camarades en grève dans les cliniques ont dû faire face à des violences policières et à des convocations judiciaires alors qu’elles ne défendaient que leurs droits !

Dans la CGT santé privée, à l’union locale CGT Bordeaux-Nord ou à la commission exécutive de l’union départementale 33, des camarades, qui en 2002 avaient voté Chirac, n’ont pu le faire cette fois-ci, convaincus de s’être fait avoir à l’époque, et que Macron sera l’assurance de voir Le Pen au pouvoir dans cinq ans. Une rupture !

S’ouvrent du coup des discussions sur comment organiser un rapport de forces et préparer la suite, la riposte. La meilleure façon de faire barrage à Le Pen étant d’être à la hauteur de la révolte des salariéEs, jeunes et moins jeunes, qui ne supportent plus le monde dans lequel on vit. L’appel de Philippe Poutou dès le soir du premier tour à préparer la suite sur le terrain des luttes a été bien perçu par nos camarades qui ont vu la différence avec Mélenchon plus préoccupé par son sort que de donner des perspectives… si ce n’est sur le terrain électoral.

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