Les accidents industriels ne sont pas une fatalité mais une conséquence du productivisme capitaliste

L’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen le 26 septembre 2019 s’inscrit dans une longue histoire d’accidents industriels. C’est seulement en le replaçant dans cette histoire que l’on peut se poser les bonnes questions, sur son origine et sur la façon de traiter ses conséquences, et avancer des réponses qui prennent en compte la justice sociale et environnementale.

Une réglementation de conservation de l’ordre industriel

Dès sa naissance, la réglementation industrielle est centrée sur la protection des riverains face aux nuisances. Après les 1 000 mortEs de l’explosion de la poudrière de Grenelle de 1794, parait en 1810 le décret relatif aux « Manufactures et Ateliers qui répandent une odeur insalubre ou incommode ». C’est la matrice de la réglementation, dont la logique reste la même jusqu’à aujourd’hui : protéger l’entreprise contre les plaintes et les recours des ouvrierEs et des riverains. Il valide la prééminence de l’administration (État, préfets) sur la justice pour autoriser l’existence des fabriques. Il se limite aux retombées polluantes sans se préoccuper de la santé des ouvrierEs. Il est plus une régression qu’un progrès, car les jugements des tribunaux étaient plus contraignants.
Séparation rigide entre le travail et l’environnement
La loi relative « aux établissements dangereux, insalubres ou incommodes » de 1917 met en place en une inspection des sites à risque. Des inspecteurs spécialisés sont recrutés parmi les ingénieurs des mines, divisant l’inspection des entreprises : les inspecteurs du travail pour les salariéEs, les inspecteurs de l’environnement pour les riverains. Chacun de son côté du mur pour le grand bénéfice du capitaliste.
La loi de 1976 sur les installations classées pour la protection de l’environnement, prise après l’explosion de la raffinerie de Feyzin (1966), qui inaugure une politique « d’environnement industriel » sur les nuisances affectant les éco­systèmes et la sécurité des riverainEs, consolide cette séparation rigide entre le travail et l’environnement.
Suite à la catastrophe de Seveso en 1976, ce nuage toxique d’herbicide qui affecte 193 personnes et impose l’abattage de 77 000 animaux d’élevage, la directive européenne Seveso est adoptée en 1982, révisée en 1996 et 2003. Elle met en place le classement Seveso seuil haut et seuil bas.
Des législations détricotées
Après l’explosion du site AZF à Toulouse du 21 septembre 2001, entraînant la mort de 31 personnes, avec environ 2 500 blesséEs et de lourds dégâts matériels, est adoptée en 2003 la loi relative « à la prévention des risques technologiques et naturels et à la réparation des dommages » dite loi Bachelot.
Elle met en place les « plans de prévention des risques technologiques» et une certaine information des riverainEs et salariéEs, au travers des commissions de suivi de site et un renforcement des obligations. Bon nombre vont être détricotées dans les années suivantes, car les entreprises se sont plaintes de devoir investir 200 à 300 millions d’euros par an pour réduire les risques du fait de ce texte.
En 2009, l’administration assouplit les règles de contrôle sur les installations classées en créant le régime de l’« enregistrement », qui sort les entreprises du régime d’autorisation pour la majorité des sites qui y étaient jusqu’alors soumis. Par exemple le seuil d’autorisation des entrepôts de stockage de polymères passe de 1 000 à 40 000 m3 !
Nouveaux assouplissements en 2016, avec le décret du 11 août qui bascule bon nombre d’installations classées du régime de l’autorisation obligatoire à celui du cas par cas et en 2018 avec la loi Essoc qui donne la compétence au préfet (au lieu de l’autorité environnementale) pour décider ce « cas par cas » pour les modifications de sites Seveso. C’est ce qui a permis à Lubrizol d’augmenter sa capacité sans aucune évaluation.
La réglementation de l’environnement industriel n’a donc jamais été pensée comme une politique de santé publique, ni comme une politique de santé au travail. Elle repose :
– sur une segmentation juridique entre les risques pour les travailleurEs et les risques pour l’ensemble de la population, en privilégiant la continuité de l’activité industrielle au détriment d’une politique de santé publique, et en ne prenant jamais en compte la parole de celles et ceux qui ­travaillent dans ces sites ;
– sur le respect absolu de la propriété capitaliste, dans lequel le patron reste maître chez lui.
Elle garantit donc la domination d’une organisation productiviste capitaliste.

 

De l’incident à l’accident industriel

Moins immédiatement meurtrier qu’une explosion ou un effondrement, l’incendie de l’usine Lubrizol, comme celui de la cathédrale de Paris, n’est que le début de la catastrophe. La « violence lente », comme l’écrit l’universitaire étatsunien Rob Nixon, celle des maladies causées par l’exposition aux substances pathogènes, aux cocktails de plusieurs produits dont la combinaison peut accroître la toxicité, comme les pollutions chroniques et pas toujours visibles, produira des dizaines de décès prématurés dans des années, des décennies.  
1 112 accidents en 2018
Lubrizol nous rappelle que les incidents, les accidents dans les activités industrielles, notamment chimiques ou nucléaires, sont la règle et non l’exception. Plus de 20 000 accidents impliquant des installations classées pour la protection de l’environnement sont survenus sur la période 1992-2012, et  279 d’entre eux ont entraîné le décès de 458 personnes. En 2018 il y en a  eu 1 112 ! En 2000, une circulaire expliquait que « plus de 10 % des accidents recensés dans l’industrie en France sont constitués par des incendies d’entrepôts caractérisés tant par des dégâts matériels et des conséquences économiques que, souvent, par un impact environnemental important ». Les risques liés à l’entreposage comme celui de Lubrizol sont donc depuis bien longtemps identifiés.
Comment un incident se transforme-t-il en accident ?
Si on ne connaît pas encore les causes du déclenchement de l’incendie de Lubrizol, on peut dire plusieurs choses simples. Il y a eu un incident qui a causé le début d’incendie, aucun dispositif d’extinction n’a fonctionné efficacement, aucun service d’extinction n’était présent, aucun service de surveillance n’a détecté l’incendie (c’est un salarié de l’entreprise voisine qui a prévenu les pompiers), le système d’approvisionnement des bouches d’incendie ne fonctionnait pas (lorsque les pompiers sont arrivés et se sont branchés sur les bouches, il n’y avait pas de pression). Il s’agit donc d’une succession de faits qui conduisent de l’incident à l’accident industriel.
Dans tous les cas les patrons cherchent un responsable, car ils ne veulent jamais remettre en cause leur processus de fabrication, l’organisation de leur entreprise. Ici comme à Toulouse avec AZF, le patron cherche une action extérieure. Souvent il cherche « l’erreur humaine », le bouc émissaire. Mais en quoi le patron serait-il exonéré de son incapacité à gérer un incendie ?
Les salariéEs ne travaillent que dans les conditions fixées par le patron : la conception des lieux de travail, de stockage, de mise en place des mesures de sécurité, d’entretien défectueux, des machines qui ne sont jamais aussi fiables que prévu, des pannes, des ruptures, de l’usure précoce, des décisions d’économie sur tout… C’est tout le fonctionnement de l’entreprise qui est en jeu.
En jeu, l’organisation du travail et de la production
Un accident d’envergure est toujours l’addition, dans une conjonction souvent unique, de plusieurs incidents, défauts, qui nécessite souvent une analyse sur plusieurs champs disciplinaires. Il faut pour le comprendre partir du travail réel, pas de celui qui est prescrit par les consignes théoriques qui sont nécessairement adaptées en permanence.
Pour intégrer ce travail réel, il faut prendre en compte la culture pratique de celles et ceux qui travaillent, qui sont à même de faire remonter en permanence les retours d’expérience, de l’analyse du quotidien, de l’ordinaire des situations de travail.
Mais l’entreprise productiviste capitaliste est centrée sur les pouvoirs hiérarchique et technique, dans les mains des tenants de la culture théorique scientifique qui règlerait tous les problèmes, et des financiers. Rien n’est réellement prévu pour l’expression libre des salariéEs, pour que leur connaissance du travail réel, là où se construit une vraie maîtrise des risques, soit au centre de l’organisation du travail et des choix.
Au-delà, il est nécessaire de savoir s’il est nécessaire de maintenir les productions actuelles de ces entreprises. Par exemple la fabrication d’engrais a provoqué des dizaines d’accidents faisant des milliers de victimes dans le monde, et elle est nocive pour l’avenir de l’agriculture. La supprimer est nécessaire en redonnant des emplois à toutes celles et tous ceux qui y sont aujourd’hui occupés. Il faut donc repenser les besoins de nos sociétés et aller au-delà de l’erreur qui serait à l’origine de l’accident, pour prendre des décisions sociales et politiques qui rendent impossibles ces accidents aujourd’hui inhérents au productivisme capitaliste. Nos vies valent plus que leurs profits !

Patrick Le Moal

 

Bibliographie indicative :

AZF/Total. Responsable et coupable, Rémy Jean et Philippe Saunier (dir.), Syllepse, 2018

Accidents industriels, le coût du silence, Michel Llory, L’Harmattan, 1996

Travailler peut nuire gravement à votre santé, Annie Thébaud-Mony, La Découverte, 2007

Une autre histoire des « Trente Glorieuses », Céline Pessis, Sezin Topçu et Christophe Bonneuil (dir.), La Découverte, 2013

 

Des accidents industriels marquants :

Coups de grisou dans les mines :
1906 à Courrières (1 099 morts)
1942 à Benxi (Chine, 1 549 morts)
1972 à Wankie (Rhodésie, 426 morts)

Explosions dans la fabrication des engrais :
1921 à Oppau (Allemagne, 500 à 600 morts)
1942 à Tessenderio (Belgique, 189 morts et 900 blessés)
1947 à Texas City (581 morts et 3 000 blessés)
1984 à Bhopal (Inde) : gaz toxique, 28 000 morts en 20 ans

Dans le nucléaire :
1959 à Windscale (Grande-Bretagne)
1979 à Three Miles Island (États-unis)
1986 à Tchernobyl (Ukraine)
2011 à Fukushima (Japon)

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