Rentrée : derrière le piteux spectacle du duel Lussault-Blanquer, un déni de démocratie

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Par Laurence de Cock, historienne et docteure en sciences de l’éducation1, sollicitée par l’Anticapitaliste pour évoquer les enjeux politiques et idéologiques autour de la rentrée scolaire.

Toutes les conditions étaient réunies pour que la dernière affaire de cette rentrée scolaire excite les férus de débats hors-sol dont la « Une » du Monde du 29 septembre, sobrement intitulée « École, la guerre idéologique est relancée », constitue un modèle du genre. De quelle guerre parle-t-on ici ? Michel Lussault, dernier président du Conseil supérieur des programmes (CSP) vient de démissionner, profitant de l’occasion pour dénoncer la boulimie d’annonces du ministre Jean-Michel Blanquer. Ce dernier s’en donne en effet à cœur joie depuis sa prise de fonction pour fustiger dans les médias, de Libération au Point en passant par Valeurs actuelles et Sportmag, toutes les décisions de sa prédécesseure Najat Vallaud-Belkacem et à promettre le grand soir de l’école sur fond de neuro-sciences, de retour aux fondamentaux et d’apprentissage syllabique de la lecture. 

Offensive anti-égalitaire du gouvernement

Dénonçant des propos « outranciers » de Lussault, Blanquer a illico fait savoir que sa démission ne l’empêcherait pas de dormir. Tout cela mériterait de rejoindre les combles déjà débordants des anecdotes politiciennes qui feront jubiler les Stéphane Bern de demain, mais l’ampleur prise par l’affaire mérite qu’on s’y attarde en relevant ce qu’elle masque au moins à trois niveaux : la violence de l’offensive anti-égalitaire de l’actuel gouvernement, la visée antidémocratique qui l’accompagne et la confiscation de toute parole professionnelle.

Dans son opération de butinage médiatique, Jean-Michel Blanquer n’a cessé de distiller les deux piliers de sa future politique : la lutte contre le « pédagogisme » et son mépris de l’« égalitarisme ». Bien entendu, chez Causeur comme au Figaro, on a frétillé du derrière : depuis toujours on y dénonce toute politique visant à redistribuer équitablement les richesses au nom d’une justice sociale qui priverait les élites de leurs outils de domination. Pensez-vous, l’égalité, ce vieux fantasme de gauchistes ; mieux, de « pédagauchistes ». Le mot est apparu récemment sous la plume d’une pamphlétaire du Figaro Vox, le bras droit du Figaro, c’est dire. 

Car les mêmes qui convulsent sur la disparition d’un accent circonflexe ou sur l’écriture inclusive débordent d’inspirations linguistiques quand il s’agit de cibler leurs ennemis. Bref. En assumant cette formule de « pédagogiste », Blanquer emboîte volontairement le pas des éditocrates spécialistes autoproclamés de l’école qui pontifient contre « le niveau qui baisse » et l’illettrisme des enfants des quartiers populaires, qu’ils ne croisent évidemment jamais ailleurs que dans les hallucinations des professionnels de la lamentation dont l’Académie française constitue un vivier inépuisable puisque malheureusement immortel. Car si l’on peut en effet s’inquiéter de certaines dérives de courants pédagogiques plus prompts à s’exciter sur les instruments de mesure du bonheur qu’à s’intéresser aux apprentissages des élèves, on sait bien que chez ces gens, et désormais chez leur ministre chouchou, le « pédagogiste » recouvre un spectre beaucoup plus large et amalgame sans sourciller tous les pédagogues – dont je suis – postulant que la première mission de l’école publique est de ne jamais tergiverser sur l’égalité et la démocratisation. 

Déni de démocratie

L’autre non-dit de la mise en scène du duel Lussault/Blanquer touche au cœur de la  démocratie. Depuis des semaines, le ministre assène à tout va ce qu’il estime être les programmes et méthodes adéquats. Or la confection des programmes est une chose extrêmement politique. Pour le dire autrement, un programme scolaire est un montage de savoirs agencés et enchâssés de manière à constituer un stock de savoirs considérés comme nécessaire pour pouvoir quitter l’école. C’est une responsabilité considérable qui assigne à des enfants – dès l’âge de trois ans – un chemin d’apprentissages pour affronter le monde. En France, le caractère national des programmes ajoute une dimension sensible au projet. C’est la raison pour laquelle toute écriture de programme doit a minima être collective afin de faire l’objet de négociations, arbitrages et votes. L’existence d’une organisation collégiale est la première condition ; son autonomie et indépendance vis-à-vis de l’exécutif (dernier maillon du circuit) aussi. Ce sur quoi a achoppé le gouvernement précédent qui n’a pas su laisser à distance le travail du CSP. Mais, pour le moins, avoir un ministre s’arrogeant publiquement le pouvoir décisionnaire en la matière est en tout point comparable à l’autoritarisme d’un Président préférant l’ordonnance au débat parlementaire. Un déni de démocratie donc. 

Enfin, tout ce pathétique spectacle rejoue pour la énième fois la partition d’une école que l’on dit clivée entre pédagogues et réacs-publicains. S’il y a certes des oppositions idéologiques fortes sur l’école, le prisme du terrain offre des opportunités de poser les problèmes sous un angle autrement plus réaliste (et parfois dramatique) que ces débats de salons. La précarisation des personnels, l’accentuation de leur mise au pas, la cadence des réformes auxquelles ils sont soumis sans y être associés, l’indigence de leur formation, tout cela mériterait une attention autrement plus urgente que ces épanchements politiciens. 

Laurence De Cock

  • 1. Dernier ouvrage paru : Laurence De Cock (dir), La Fabrique scolaire de l’histoire, Agone, 2017.

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