« Orienter » pour sélectionner

Le ministre de l’Éducation nationale a dévoilé, mercredi 14 février, les contours de son « nouveau lycée » et du baccalauréat 2021. Derrière un argumentaire « musclé » se cachent en réalité des changements structurels majeurs de l’éducation nationale.

Blanquer ment sciemment pour faire passer sa réforme, entre autres lorsqu’il annonce que 61 % des étudiantEs échouent en première année de licence (L1) et que ce serait de la faute du lycée, qu’il faudrait donc changer. En réalité 61 % des étudiantEs inscrits en L1 ne continuent pas dans la même L2, mais cela n’empêche en rien une reconversion et un diplôme à la fin des études. En fait, 80 % des jeunes qui s’inscrivent dans le supérieur en sortent avec un diplôme (INSEE 2015).

Avec le nouveau bac Blanquer, la voie générale disparaît au profit de « spécialités ». C’est la partie émergée de l’iceberg. Les axes fondamentaux du nouveau lycée sont au nombre de trois : augmentation du poids du lycée dans lequel on fait ses études ; diminution pour touTEs de la culture générale enseignée au lycée ; diminution du nombre d’heures d’enseignement, ce qui aura pour conséquence, à terme, de diminuer le nombre d’enseignants.

Continuité bac – 3/bac + 3 : la sélection dès 14 ans

Cette réforme du lycée s’articule parfaitement avec la loi Vidal (ParcourSup), actuellement en discussion au Parlement : spécialiser les voies générales et empêcher les voies technologiques de faire des études longues.

En pratique, on va demander aux jeunes, dès la seconde (à 14 ou 15 ans), de « choisir » les licences auxquelles ils pourront prétendre (sans garantie d’être pris) lorsqu’ils et elles auront le bac. En effet, certaines spécialités (des voies générales) seront une condition nécessaire pour s’inscrire dans certaines filières. Les voies technologiques n’auront pas d’enseignement généraliste (nommé « humanités scientifiques et numériques »), dont le contenu sera nécessaire pour s’inscrire dans les licences de sciences humaines. Les voies technologiques seront reléguées vers les filières courtes (IUT, BTS, licences pros).

Et la voie professionnelle ? Un rapport doit être rendu à la fin du mois de février à ce sujet. Mais il semble que tout ou partie des lycées pros seront transférés aux chambres de commerce et d’industrie (donc au MEDEF) et que les formations en alternance y seront la règle…

Un bac local et des évaluations permanentes

Blanquer souhaite augmenter la part du contrôle continu et des bulletins scolaires dans l’obtention du bac (40 % de la note finale). Cela correspond à un double objectif. D’une part, cela va légaliser la différence entre un bac « banlieue » et un bac « de centre-ville », en particulier pour l’accès à l’enseignement supérieur. D’autre part, cet artifice va permettre de maintenir un taux de réussite au bac important, tout en empêchant les jeunes des quartiers populaires d’accéder aux études de leur choix.

En outre, Blanquer prétend que 12 ou 15 épreuves du bac (le chiffre actuel), c’est trop ; il annonce fièrement vouloir réduire le bac à 4 épreuves. Mais il ment ! Le bac Blanquer fera passer une vingtaines d’épreuves tout au long des années de première (épreuves continues en janvier et avril et 2 épreuves de français en juin) et de terminale (épreuves continues en décembre ; 2 épreuves de spécialité en avril ; oral de langue vivante à partir de février ; et 2 épreuves en juin). Dans ces conditions, le temps long indispensable à la pédagogie disparaît. On assistera à une inflation de contrôles et à un bachotage permanent.

Ce morcellement de l’enseignement et les diminutions des contenus auront pour conséquence de diminuer la culture générale enseignée au lycée. Il est vraisemblable que l’éducation nationale va continuer d’évaluer ce qu’elle n’enseigne pas. Charge à chaque ­lycéenE d’avoir les moyens (famille, cours particuliers, etc.) de réussir leur bac. Acadomia et Studyrama se frottent déjà les mains !

Les officines privées vont fleurir. Il y aura évidemment celles qui « permettront » d’avoir le bac. Mais au-delà, les langues vivantes seront, à terme, évaluées par des certifications. Le rapport Mathiot exigeait que ces certifications soient publiques, mais il est facile d’imaginer qu’assez rapidement l’État se déclarera incompétent et donnera ce marché à des entreprises privées (TOEFL ; TOIC ; Cambridge Institute…).  

Sélectionner pour diminuer le nombre d’enseignantEs

Cerise sur le gâteau, le lycée Blanquer va permettre de diminuer le nombre d’enseignants, et ce faisant l’État va réaliser des économies substantielles (comme sur l’ensemble des services publics). Dès cette année, les postes au concours ont diminué de 20 %.

Un amendement à la loi Vidal dans le supérieur conditionne le nombre de places dans une licence au nombre de demandes… et à l’insertion professionnelle à l’issue de cette licence. Ces deux indicateurs sont partials et subjectifs. Et derrière eux, se cache (mal) la volonté d’enterrer notamment les formations en sciences humaines, avec de nombreuses « économies » à la clé.

Si la résistance ne s’organise pas, on assistera à la fin de la volonté d’élévation du niveau moyen de connaissance et de diplôme, héritée de la Libération et des années 1960.

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