Pour le « droit au salaire », la gratuité des services publics et le partage du travail

-A +A
Économie
arguments

Le « revenu inconditionnel de base » (RIB) se veut une réponse concrète au chômage, à la précarité, et à l’insécurité sociale généralisée. Selon la charte du Mouvement français pour le revenu de base, ce serait un « un cadre à l’intérieur duquel des options différentes sont possibles », et c’est bien là le problème...

Peut-on faire rentrer dans un « cadre commun » un « revenu de base », béquille des contre- réformes libérales , favorisant la « baisse du coût du travail » et la précarité, et un droit inconditionnel à disposer des moyens vivre s’inscrivant dans la défense et l’élargissement des acquis sociaux ? Accompagner les contre réformes ou bien les combattre par un autre partage des richesses au détriment du capital : entre ces deux logiques il faut choisir, ce que refusent de faire la plupart des partisans du « revenu de base ».

Nous nous inscrivons dans une autre perspective, celle du « droit au salaire » (par l’extension des garanties collectives et de la Sécurité sociale), de l’accès gratuit aux « biens communs » (santé, éducation, culture…), du partage du travail entre toutes et tous.

Un salaire pour vivre ou une allocation de survie ?

Donner à chacunE, quelle que soit sa situation, les moyens de vivre décemment est l’objectif affiché du RIB. Si on le prend au sérieux, cela signifie que tout le monde devrait bénéficier d’un revenu au moins égal au SMIC. Ce n’est pas du tout la perspective des partis institutionnels (du PS à l’extrême droite) qui se convertissent au RIB : ils y voient une sorte de RSA inconditionnel, permettant d’éviter la misère extrême. Dans cette hypothèse, il ne peut y avoir de vie décente sans compléter le RIB par une autre source de revenus.

Dans sa version libérale, le revenu inconditionnel est un « amortisseur » permettant de rendre plus acceptable le chômage, la baisse des salaires, la généralisation des emplois les plus précaires, le recours aux formes les plus primitives de l’exploitation (Uber…). En un mot, un moyen d’apparence « sociale » pour aggraver la précarité et non la combattre.

Les défenseurs du RIB qui s’en démarquent, restent néanmoins dans le flou quant au chiffrage de celui-ci, et reportent, eux, la question à un débat ultérieur.

Un revenu pour étendre les garanties collectives et la protection sociale... ou pour les remplacer ?

Le même flou entoure l’avenir de la protection sociale existante. Le RIB la remplacerait-il ? S’y ajouterait-il ? Les formules vagues utilisées dans la charte du Mouvement français laissent place à toutes les ambiguïtés.

La protection sociale qui s’est construite après 1945 a permis de dépasser « l’assistance » (la charité publique), et d’instaurer des revenus de remplacement (indemnités journalières, allocations chômage, retraites) s’approchant du salaire des personnes dans l’emploi, ce que Bernard Friot a appelé le « salaire continué ».

Les contre-réformes engagées depuis les années 80 veulent imposer, selon les normes définies par l’Union européenne, un retour à une protection sociale « universelle » minimum, complétée par des assurances collectives et individuelles pour celles et ceux qui le peuvent. Le revenu de base peut parfaitement s’intégrer à cette perspective, en se substituant totalement ou partiellement aux retraites, aux indemnités journalières, aux allocations chômage...

L’heure est au contraire à reconquérir la protection sociale et à l’élargir (remboursement intégral des soins, retraites par répartition et allocations chômage au niveau du meilleur salaire), à l’étendre pour couvrir toutes les situations « hors emploi » : pré-salaire pour les étudiantEs, couverture de la perte d’autonomie.

Un revenu monétaire pour tous, ou des droits sociaux et des services gratuits ?

La satisfaction de besoins fondamentaux, tels que la santé ou l’éducation, ne passe pas par l’attribution d’un revenu monétaire égal pour tous tel que le RIB, mais par une réponse collective, gratuite, socialisée, de qualité (service de santé public, ou école publique).

à ces services pourraient s’ajouter l’accès gratuit ou à très bon marché, pour ses besoins personnel, aux transports, au logement, à l’eau, à l’énergie, aux moyens de communication...

Quel financement ?

à la racine de toutes ces questions, se trouve celle du financement. Garantir un salaire minimum élevé et une progression des salaires, élargir la protection sociale et les services publics, supposent l’augmentation massive de la part des salaires (directs et indirects)... et en conséquence une baisse tout aussi massive des profits.

Les défenseurs libéraux du RIB veulent poursuivre sur la voie inverse. Ainsi, quand le PS envisage l’instauration du RIB, il la situe explicitement dans le cadre du Pacte de responsabilité, de la poursuite de sa politique d’austérité, des suppressions des cotisations sociales versées par les employeurs, et des cadeaux fiscaux aux entreprises.

Un travail et des loisirs pour touTEs : la réduction massive du temps de travail

Enfin, laisser penser que l’instauration du RIB permettrait de rompre avec le travail aliénant imposé par la condition salariale ne peut que conduire à une impasse. La « désaliénation » consisterait-elle à permettre à une partie de la population de vivre chichement dans le « loisir », tandis que l’autre continuerait de s’épuiser au travail pour gagner un salaire décent ? L’alternative c’est le partage du travail entre toutes et tous, en commençant par les 30 heures hebdomadaires, sans perte de salaire, avec embauche correspondante.

Un tel programme, et c’est bien là toute la question, ne peut être réalisé par une solution miracle et lourde d’ambiguïtés, mais dans un affrontement de classe ne renonçant pas à rompre avec le capitalisme.

J.C. Delavigne

 

Revenu de base : de quoi parle-t-on ?

Selon la Charte du Mouvement français pour un revenu de base 1, « Le revenu de base est un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement. » Cette définition doit être prise comme un tout indissociable. Elle est conçue de façon à délimiter un cadre à l’intérieur desquelles des options différentes sont possibles.

Ce versement est :

– Inconditionnel : il est versé sans contrepartie de travail ni d’engagement à chercher un emploi.

– Universel : chaque membre de la communauté en est bénéficiaire.

– Individuel : il est versé strictement à chaque personne du foyer et son montant ne dépend pas du revenu global du ménage ni de sa composition.

– Permanent : chaque bénéficiaire le perçoit sans interruption du début jusqu’à la fin de sa vie.

– Inaliénable : il ne peut être saisi, le bénéficiaire ne peut en être dépossédé.

– Cumulable : il s’additionne avec toute forme de salaire issue d’un emploi déjà existant et de toute autre forme de revenus.

Le Mouvement français pour un revenu de base ne se prononce pas sur l’avenir à long terme des assurances collectives. En revanche, il considère que l’instauration d’un revenu de base ne doit pas remettre en cause les systèmes publics d’assurances sociales.

1 http ://revenudebase.info

 

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.