Mobiliser l’économie contre le coronavirus, en rupture avec le profit

Henri Wilno

Henri Wilno est membre du groupe de travail économique du NPA et du comité de rédaction de L’Anticapitaliste.

Nous sommes de toute évidence partis pour une longue crise. Une période où la santé, voire la vie de chacunE est en danger, et il serait catastrophique que gouvernement et patrons puissent la gérer à leur guise.

Si l’on essaie d’évaluer l’impact de la crise sur les différents secteurs, deux cas sont à distinguer : d’abord les secteurs moins affectés (en moyenne, pas forcément pour toutes les entreprises) par la pandémie : c’est le cas de l’agro-alimentaire, de la grande distribution et de la vente (Amazon et autres) mais aussi de la pharmacie et parapharmacie, d’une partie du secteur du transport de marchandises et aussi de certaines activités de service, publiques ou privées, qui peuvent recourir au télétravail. D’autres secteurs sont fortement impactés : bâtiment, automobile, aéronautique, chantiers navals, transport des personnes, cafés-restaurants, loisirs, tourisme, spectacle…

Face à la crise sanitaire, ces différents secteurs ne sont pas tous indispensables : sont vitaux l’approvisionnement en denrées alimentaires, la fabrication et la fourniture de médicaments et de tout ce qui est nécessaire aux hôpitaux et à ceux qui sont en danger, l’énergie, les communications (téléphone, internet…). D’autres activités sont de toute évidence non indispensables : le textile-habillement, la construction navale, l’automobile individuelle, etc. Mais il n’est pas toujours aussi simple de faire la distinction : au sein d’une même branche, au sein d’une même entreprise, peuvent coexister des activités indispensables ou inutiles dans le contexte actuel. Enfin, certaines entreprises pourraient être reconverties : le textile dans la fabrication de masques, la parfumerie dans celle de gel, les usines automobiles pourraient fournir les respirateurs qui manquent aux hôpitaux. Quant aux hôtels et centres de vacances, ils pourraient servir à loger, soit des sans-logis, soit des patientEs non admis dans les hôpitaux mais qui risquent de répandre la maladie dans le cadre familial.

Leur « liberté », c’est le marché

Dans la logique du grand patronat et du gouvernement, l’horizon est le retour à la « normale » : cette normalité où la police n’est jamais à cours de LBD et de grenades mais où les hôpitaux sont rationnés. Dans cette logique, tous les secteurs de l’économie doivent recommencer à tourner, indépendamment de leur utilité. Ainsi, interpellée par les organisations syndicales qui demandent de limiter la distribution de colis au strict nécessaire (en particulier les médicaments et le matériel médical), la DRH du groupe La Poste a eu cette sortie : « C’est la liberté de chacun, y compris de commander une paire de jeans, sinon on ne serait plus en démocratie ». La liberté, c’est le marché : quitte à mettre en danger les postierEs pour distribuer des produits qui peuvent attendre.

Il faut imposer une autre logique. Ne doit fonctionner que ce qui est nécessaire face à la pandémie et, dans ces activités, il faut que la santé des travailleurEs soit protégée tant pour y travailler que pour rejoindre l’entreprise. Pour cela, il faut des mesures d’autorité face aux dirigeants d’entreprise et non un plan d’urgence qui distribue des milliards d’euros sans aucun engagement sinon une « modération » sur les dividendes des actionnaires. Il faut en finir avec les déclarations mielleuses à la Édouard Philippe qui, le 28 mars, a jugé « envisageable » la réquisition des moyens de production de masques, médicaments et autres matériels, tout en soulignant qu’elle était à utiliser « avec prudence ». Ce n’est pas « envisageable », c’est nécessaire ! La lutte contre le coronavirus ne peut dépendre de la bonne volonté de patrons, même si certains ont reconverti leurs ateliers pour fabriquer des masques ou du gel.

Un plan de réquisition et de mobilisation

Il faut réquisitionner les entreprises, établir un plan pour une mobilisation qui va être de longue durée, coordonner les entreprises qui fabriquent et celles qui peuvent leur fournir matières premières et équipements, réorganiser les transports en donnant des conditions d’activité correctes aux routiers. Il faut donner aux salariéEs un pouvoir de décision sur les conditions de travail et la marche de l’entreprise. Ainsi les travailleurEs de l’aéronautique se battent aujourd’hui contre  la réouverture d’Airbus mais, comme l’écrit un travailleur du secteur : « Il y a, même dans l’aéronautique, des productions importantes qu’il faut maintenir : si on nous demande de dépanner un hélicoptère du SAMU, on le fera avec plaisir. Mais c’est aux travailleurEs de décider ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas. On ne fait pas confiance, et la situation nous donne raison, au gouvernement et aux patrons pour dire ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas. Mais au-delà de l’arrêt des productions non essentielles afin de contenir la propagation du virus, l’industrie aéronautique pourrait apporter bien plus dans cette crise sanitaire sans précédent, qui touche avant tout celles et ceux qui ne peuvent pas arrêter de travailler, qui ne sont pas confinés, c’est-à-dire les salariéEs. En Espagne et en Italie, certaines usines de l’industrie automobile discutent de réorienter leur production pour construire des respirateurs artificiels. Ce serait tout à fait faisable dans les usines de l’aéro, et, aux Ateliers de la Haute-Garonne où je travaille, nous avons interpellé la direction dans ce sens. »1

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