Stratégie du choc : leur « monde d’après » est déjà là

Dans son ouvrage Dire non ne suffit plus (2017), Naomi Klein revient sur ce qu’elle avait nommé, dans l’ouvrage éponyme publié 10 ans plutôt, la « stratégie du choc » : « Une "stratégie du choc" est un ensemble de tactiques brutales qui vise à tirer systématiquement parti du désarroi d’une population à la suite d’un choc collectif […] pour faire passer en force des mesures extrémistes en faveur des grandes corporations, mesures souvent qualifiées de "thérapie de choc". »

Nul doute que la crise du Covid-19 représente un exemple particulièrement spectaculaire de ce processus par lequel les classes dominantes tentent d’imposer brutalement leurs vues en s’appuyant sur les effets de sidération collective propres à toute crise d’ampleur.

Pérenniser l’exceptionnel afin de le normaliser

Il ne s’agit évidemment pas de céder aux sirènes du complotisme et des théories, plus fumeuses les unes que les autres, qui voudraient que les classes dominantes aient « provoqué », voire « organisé » la crise du Covid dans le seul but de légitimer leurs politiques les plus extrêmes. Mais force est de reconnaître que la crise actuelle représente une formidable opportunité pour la bourgeoisie et son personnel politique : faire adopter des mesures antisociales (augmentation du temps de travail, baisses des salaires, restriction des droits démocratiques, etc.) au nom d’une « situation exceptionnelle », en les accompagnant, lorsqu’elles sont impopulaires, de la promesse qu’elles seront « temporaires », avec l’objectif inavoué de les rendre durables.

Le « monde d’après », que d’aucuns appellent – parfois sincèrement – de leurs vœux est en réalité, du point de vue des politiques des classes dominantes, déjà là. Si ces dernières ne peuvent anticiper l’ensemble des développements des crises en cours et à venir, une grande partie de leur feuille de route est déjà toute tracée : feindre la prise de conscience de la nécessité du changement pour mieux vendre des solutions réactionnaires ; reprendre à leur compte les critiques du système pour les transformer en mesures ne mettant aucunement en danger le système – voire le consolidant ; pérenniser l’exceptionnel afin de le normaliser.

Ils ne changeront pas de logiciel

C’est en ce sens qu’il est particulièrement illusoire de penser que la crise actuelle, qui met certes à nu l’incapacité génétique du système capitaliste, mû par la seule logique du profit, à assurer la satisfaction des besoins de la majorité de la population, pourrait convaincre les classes dominantes de la nécessité de « changer de logiciel », ou même de lui apporter des modifications substantielles. À titre d’exemple, ce qui peut sembler être un inhabituel interventionnisme de l’État ne signifie aucunement une rupture avec les canons du néo­libéralisme. Ainsi, lorsque Bruno Le Maire a évoqué, en mars, des « prises de participation » de l’État, voire des « nationalisations », il ne s’agissait nullement de mettre sous contrôle public des entreprises produisant des biens et services indispensables (l’industrie pharmaceutique par exemple), mais bien de voler au secours des « fleurons » du capitalisme français menacés par la crise boursière, et de les protéger face à la concurrence venue de l’étranger.

Même logique avec les promesses de « plans d’investissement », entre autres dans la santé. Comme l’a en effet rappelé Gilbert Achcar, « nous pouvons prédire sans risque que les néolibéraux seront unanimes à augmenter les dépenses de santé publique, non sans s’assurer que leurs amis fabricants de produits sanitaires en bénéficieront. Ils le feront, non pas parce qu’ils se sont soudain convertis aux vertus de l’État-providence ou parce qu’ils se soucient du public, mais parce qu’ils redoutent les conséquences économiques d’une nouvelle pandémie ou d’une deuxième vague de la pandémie actuelle. Le problème, c’est qu’ils seront naturellement enclins à le faire au détriment d’autres besoins de la population, tels que l’éducation, les retraites ou les allocations de chômage, tout en faisant payer aux salariéEs – par des mesures telles que le gel ou même la réduction des salaires – le coût du "retour à la normale" des économies. »1

Agir aujourd’hui pour construire d’autres lendemains

Les rapports et préconisations des divers lobbys pro-patronaux, à l’image du très médiatisé rapport de l’Institut Montaigne sur le temps de travail, démontrent sans ambiguïté que les défenseurs acharnés du capitalisme n’ont aucunement l’intention de faire de réelles concessions ou de revenir sur leurs principes fondamentaux. On partage ainsi le diagnostic de Jean Castillo dans une note pour Attac : « Au-delà du secteur de la santé, sur un plan plus général, la défense du marché et de ses capacités d’organisation et de régulation, à distance de l’État est une constante dans les prises de position exprimées depuis le début de la crise. Cette position hégémonique consiste à continuer à s’opposer frontalement au contrôle des prix ainsi qu’à la régulation de l’offre et de la demande. Tant des think tanks que des experts individuels soulignent le risque que les États reprennent trop de pouvoir au marché alors que la solution se situe toujours pour eux dans la dérégulation. »2

Les classes dominantes ont su profiter de la crise du Covid pour avancer leurs pions, nous rappelant que le temps de l’agir politique est fondamentalement le présent. Le capitalisme, notamment dans sa version néo­libérale, est certes considérablement délégitimé et, dans le cas de la France, les acquis du mouvement des Gilets jaunes et de la mobilisation contre la réforme des retraites ne doivent pas être sous-estimés. Ce sont autant de points d’appui, de même que les bagarres qui n’ont pas cessé durant le confinement et qui vont s’amplifier à mesure que la « reprise » sera effective, pour engager un rapport de forces d’ampleur contre les « thérapies de choc » des classes dominantes. S’il est nécessaire de défendre la perspective d’un autre monde, seule l’action résolue, ici et maintenant, contre ce qui est déjà là, pourra dessiner les possibles de demain.

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