Inde : relents de discours colonial

« Nous contribuons à rendre l’eau potable accessible au plus grand nombre. Près d’un milliard d’individus dans le monde sont toujours sans accès à l’eau potable. Et plus de trois milliards n’ont pas accès de façon pérenne à l’eau, ou utilisent une eau de qualité douteuse. En Inde, à Nagpur par exemple, environ 36 % des habitants vivent dans des bidonvilles. Ils vivent pour la plupart sous le seuil de pauvreté (en zone urbaine, moins de 33,3 roupies par jour et par personne, selon le Suresh Tendulkar Committee), sont très faiblement alphabétisés et ont un accès limité à l’eau potable. »1

Voilà ce que l’on peut lire sur le site de Veolia, une entreprise qui, à en croire ce qui est écrit, n’a pas pour vocation de faire des profits exorbitants mais juste d’apporter de l’eau aux pauvres des bidonvilles... « Une équipe a été spécialement mise en place par Veolia pour aborder les consommateurs les plus précaires de façon adéquate ». Une œuvre civilisatrice : nous voilà replongés dans les années 50 en Afrique ou encore en plein Tintin au Congo.

Ce n’est pas une première pour Veolia qui avait déjà au début des années 2000 obtenu le contrat de Soweto en Afrique du Sud, équipant les bidonvilles de compteurs d’eau. La révolte avait vite pris car, certes en augmentant un tout petit peu les points d’accès, ils devenaient payants auprès d’une population qui n’avait déjà rien. Plusieurs morts avaient été déplorés lors des affrontements.

Campagne d’intox

En Inde, Veolia semble ne pas vouloir reproduire ses erreurs, communiquant massivement, vendant l’eau pour tous, une promesse qui dans un pays où 150 millions de personnes n’ont pas accès à l’eau est séduisante. Le Figaro a pu s’en faire écho ici en France, expliquant même que « les mentalités doivent changer » et que la gratuité ne peut continuer puisqu’on apporte à tous l’eau, soulignant le formidable développement de ce pays et donnant évidemment au PDG de Veolia Inde le mot de la fin...

Pour s’assurer que le message passerait bien auprès des investisseurs et de l’opinion publique française, Veolia a même invité un groupe de journalistes français et étrangers à Nagpur en septembre 2012. Bien que cette visite soit intervenue quelques mois à peine après le début effectif de la gestion privée (en mars de la même année), le ton des articles – parus dans le Figaro, les Échos ou encore dans Paris Match – était euphorique : « Enfin l’eau courante ! », « Une révolution initiée par une entreprise française »

Paroles, paroles...

L’implantation dans l’économie indienne est essentielle pour des groupes comme Suez et Veolia, alors que, dans leurs terres historiques, les tarifs sont à la renégociation, et des régies remunicipalisées. Le contrat de Nagpur représente à lui seul 2,4 millions d’habitantEs et il en est de même pour Delhi et ses plus de 16 millions d’habitantEs.

Seulement les promesses restent vaines. L’eau dans tous les quartiers, la rénovation des réseaux anciens, ne se font pas au niveau des contrats signés et la totalité des engagements sous forme de chantiers pris par Veolia ne sont pas fixés. Par contre, le prix de l’eau, lui, a déjà augmenté là où le réseau existait – de 100 % – comme le notait le magazine indien Outloock en 2013, soit moins de 2 ans après la signature du contrat.

En 2011, une étude indépendante de l’Administrative State College of India conclut que l’objectif d’approvisionnement en eau courante de tous les foyers de la zone de Dharampeth (Nagpur) n’a été atteint qu’à 50 %. L’étude note également que la firme française n’a pas remplacé les vieilles canalisations.  Et en avril 2013, une partie de la zone de Dharampeth recevait toujours son eau potable au moyen de camions-citernes... Nous sommes encore loin de l’eau courante pour tous.

Socialisation des investissements... et privatisation des profits

L’autre dimension cynique de la chose, qui n’est pas propre à l’Inde mais à ces nouveaux marchés émergents qui s’offrent aux marchands d’eau, est que l’aide au développement va directement dans les poches de ces multinationales. Exemple : Veolia Water India Africa, détenue à hauteur de 80,5 % par le groupe, le reste étant apporté par l’Agence française de développement (AFD) via sa filiale Proparco (5,6 %) et la Société financière internationale appartenant à  la Banque mondiale, (13,9 %). Socialisation de l’investissement, mais certainement pas des recettes ! Une vieille formule qui est à l’origine même de la création en France de la Compagnie générale des eaux sous le Second Empire.

Des mobilisations ont eu lieu dans certains quartiers, parfois menées par des élus, contre le groupe afin de dénoncer le contrat, et empêcher l’installation des nouvelles canalisations.

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