De la finance environnementale

Razmig Keucheyan est sociologue, maître de conférences à l’université Paris-Sorbonne (Paris IV). Son dernier ouvrage :
La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique1

Razmig Keucheyan étudie la finance environnementale, notamment à travers les « obligations catastrophe », portant sur les catastrophes naturelles à venir, comme exemple la manière dont les classes dominantes, via le système financier, tentent de surmonter, et même de tirer profit, des crises tant écologiques qu’économiques. Une obligation catastrophe consiste pour un État à emprunter sous forme obligataire. En échange, les prêteurs touchent des intérêts. Si la catastrophe sous-jacente au prêt a lieu, l’État garde le capital. Sinon il le rend.

« Le changement climatique implique que le nombre et l’intensité des catastrophes naturelles ne cessent d’augmenter. Le but des obligations catastrophe, dans cette perspective, est de disperser les risques naturels autant que possible dans l’espace et le temps, de sorte à les rendre financièrement insensibles.

Historiquement, le coût des catastrophes naturelles augmente sous l’effet de deux processus combinés : la croissance économique, qui implique qu’il y a de plus en plus d’objets détruits lorsqu’une catastrophe survient, et la croissance et la concentration (urbanisation) démographiques, qui implique qu’il y a de plus en plus de victimes en cas de catastrophe, des victimes qui dans les pays capitalistes avancés sont assurées. à ces deux processus historiques s’en ajoute donc aujourd’hui un troisième qui radicalise les deux autres : le changement climatique. Les assureurs n’ont jamais été tentés par le climato-scepticisme, ils voient clairement les effets de la crise environnementale sur la courbe des coûts assurantiels…

Deuxième cause qui explique l’innovation financière que sont les obligations catastrophe : la crise économique. Dans la première moitié des années 1970, le capitalisme entre dans une crise profonde, au moment où s’interrompt la longue période de croissance des Trente glorieuses. Ce retournement de conjoncture diminue le taux de profit, qui ne cesse d’être déprimé depuis. La crise commencée en 2007 est une manifestation récente de cette crise de plus longue durée.

Comment le capitalisme réagit-il à ce déclin de la profitabilité ? De deux façons : d’une part, en cherchant à privatiser ce qui jusque-là échappait au marché, à savoir par exemple les services publics, mais aussi les savoirs, la biodiversité… privatiser signifiant dans ce cas assujettir à la logique du marché pour tâcher de faire repartir le taux de profit à la hausse. Cette privatisation s’effectue souvent avec le concours actif de l’État. D’autre part, en financiarisant, c’est-à-dire en investissant non plus dans l’économie dite « réelle » ou « productive », celle dont le taux de profit est justement déclinant, mais dans la finance, qui elle permet la réalisation de profits (fictifs) importants – jusqu’au moment où survient la crise… » 2

Razmig Keuchayan

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