De l’importance politique de la question des médias

Trop souvent le mouvement ouvrier et les organisations radicales et révolutionnaires (y compris, reconnaissons-le, le NPA) ne se posent la question de l’importance des médias que lorsqu’ils y sont directement confrontés : comment être mieux « relayés » dans les grands médias ? Comment contester tel ou tel mensonge ou contre-vérité ? Faut-il accepter toutes les invitations, y compris dans des programmes de divertissement ? Etc. Si ces préoccupations sont salutaires, il n’en demeure pas moins qu’elles ne sont malheureusement pas à la hauteur des enjeux politiques, notamment démocratiques, que recouvre la question des médias.

En 1944, dans son programme « Les Jours heureux », le Conseil national de la Résistance considérait au même niveau « la pleine liberté de pensée, de conscience et d’expression », « la liberté d’association, de réunion et de manifestation », « l’égalité absolue de tous les citoyens devant la loi » et « la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères ». L’expérience du régime de Vichy et de l’Occupation, avec une presse très majoritairement collaborationniste et une répression contre toute presse « dissidente », avait convaincu la Résistance de l’importance d’un programme politique spécifique au secteur des médias, destiné à garantir la liberté d’informer et d’être informé, l’indépendance des journalistes et la qualité de l’information. L’information, un bien commun à extraire des logiques marchandes et des pressions politiques afin qu’elle puisse jouer son rôle, au même titre que l’éducation, de formation des esprits critiques. En 1945, la Fédération nationale de la presse française, héritière des organes de presse clandestins, proclamait dans son « Projet de déclaration des droits et des devoirs de la presse libre » : « La presse n’est pas un instrument de profit commercial, mais un instrument de culture ; sa mission est de donner des informations exactes, de défendre des idées, de servir la cause du progrès humain. (…) La presse est libre quand elle ne dépend ni de la puissance gouvernementale ni des puissances d’argent mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs. »

Un enjeu démocratique majeur

Un peu plus de 70 ans plus tard, le moins que l’on puisse dire est que la réalité du champ médiatique, en France, n’a pas grand-chose à voir avec ces principes. La tendance, qui n’est pas nouvelle mais qui a connu une accélération sans précédent au cours des dernières années, est en effet à l’hyper-concentration de la propriété des médias entre quelques grands groupes, avec des conséquences désastreuses pour le pluralisme, la qualité de l’information et les conditions de travail des salariés des médias. Face à ces géants, le service public est loin de jouer son rôle et a plutôt tendance à s’aligner sur le privé, tandis que les médias indépendants, associatifs et alternatifs ont du mal à survivre, à résister ou à faire contrepoids face au rouleau compresseur des grands médias. L’enjeu est de taille : la maîtrise de l’information et des conditions de sa fabrication n’est pas une mince affaire, dans la mesure où elle participe de la production et de la reproduction de l’idéologie dominante et des rapports de domination. Évidemment, le public n’est pas un récepteur passif qui digérerait sans aucune critique la « bonne soupe » servie par les grands médias. Mais ces derniers ont entre autres le pouvoir de contribuer à imposer les problématiques de l’heure (nécessité de la « réforme », centralité de la lutte contre le terrorisme, « problème » de l’immigration, etc.), amplifiant les préoccupations des forces politiques et économiques dominantes, et de délimiter le périmètre des opinions autorisées (et donc légitimes).

La question des conditions de production du bien commun qu’est l’information, de la qualité de cette dernière et, par extension, des modalités d’appropriation des médias, n’est donc pas une question annexe. Il s’agit d’un enjeu démocratique majeur, qui nécessite d’être considéré comme une question politique à part entière, qui appelle des propositions spécifiques… et radicales.

Dossier réalisé par Julien Depantin

 

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