« Ce que nous défendons, nous le défendons pour tous ! »

Le mouvement des intermittentEs et précaires

Avignon 2014, festival des luttes

Comme en 2003, le festival d’Avignon est un événement central de la mobilisation contre l’accord Unedic. Il emploie plus de 10 000 intermittentEs et précaires pour accueillir autour d’un million de visiteurs. Le plus grand festival de théâtre au monde.

La pression monte...
À Avignon, la mobilisation contre l’accord Unedic avait commencé dès le mois d’avril avec des AG réunissant militantEs de SUD-Culture, de la CGT-Spectacle et de la Coordination des intermittents et précaires (CIP). Occupations ou interpellations des antennes locales du Medef, de la CCI, de Pôle emploi, direction du festival « In » et « Off », mairie d’Avignon, etc.
Devant la crainte d’une annulation du festival et donc devant la perspective d’une perte considérable de profits pour les « acteurs économiques locaux », ces instances se sont empressées de se déclarer très concernées et d’exprimer leurs craintes par voie de presse ou plus timidement par courrier à leurs « supérieurs ». Pour prouver sa bonne foi, la nouvelle maire PS d’Avignon, Cécile Helle, a même mis un petit local municipal à la disposition de la CIP pour la durée du festival.
Dès les premiers jours de juillet, Avignon accueillait les déléguéEs de la coordination nationale des intermittents et précaires. Depuis, les assemblées générales et les actions sont quotidiennes. Les travailleurs du In ont voté à 60 % la gréve le jour de l’ouverture, conduisant à l’annulation des deux premières représentations.

Jonction du In et du Off
La deuxième journée de grève a eu lieu le 7 dans le Off (date d’ouverture de la « Conférence sociale »), avec 88 compagnies en grève, 20 jouant en reversant une partie ou la totalité de leur cachet et de nombreuses autres expliquant les raisons de la lutte avant, pendant ou après les représentations et appelant le public à être solidaire.
La jonction dans la lutte des travailleurs du In et du Off, mais aussi des précaires travaillant autour du festival, dans les hôtels, dans les commerces, est une véritable menace pour le gouvernement. Elle a débuté par la troisième journée de grève, le samedi 12 juillet, avec 11 compagnies sur 13 du In en grève et encore plusieurs dizaines de lieux et compagnies grévistes dans le Off. Les précaires qui travaillent à la billetterie du festival se sont également mis en grève le temps de la manifestation.
Olivier Py, directeur du festival In dont l’attitude oscillait jusque-là entre soutien timide aux revendications des intermittentEs et refus de la grève, a clairement choisi son camp ce jour-là : il a fait remplacer des techniciens grévistes sur son spectacle pour que ce dernier soit joué...
Gageons que la mobilisation va monter d’un cran ces prochains jours avec la visite programmée d’Aurélie Filippetti, déclarée « Ministra non grata », tout comme l’ensemble de ses collègues du gouvernement, durant toute la durée du festival.

Laurent Di Pasquale

Un festival au fonctionnement néolibéral
Avec ses 1 300 compagnies présentes cette année, le festival Off est devenu un symbole de la marchandisation de la culture. L’association gérante (AF&C) fonctionne sans transparence sur ses recettes ni sur ses dépenses. C’est un prestataire de services, privé, qui bénéficie pourtant d’une manne financière plus que conséquente de la part des partenaires publics ou privé de la vie culturelle, ainsi que des collectivités territoriales, alors que ce sont les compagnies et le public qui paient l’essentiel de la facture de ce festival.
Les coûts pour obtenir des tranches horaires dans les théâtres de la ville sont devenus astronomiques, sans parler de ceux du logement, devenu un énorme business pour les agences de location immobilière locale. Beaucoup de compagnies viennent jouer à Avignon à perte, dans le seul espoir de se faire remarquer par un producteur.
Bref, les profits sont privatisés et les pertes partagées. Le Collectif du Off ne s’y trompe pas en exigeant une réforme de la gouvernance du festival.

 

L’accord Unedic : tous précaires et sans droits sociaux !

L’accord conclu entre le Medef, la CFDT, la CFTC et FO sur les règles relatives à l’assurance chômage le 22 mars dernier et agréé le 26 juin par le gouvernement comprend d’immenses attaques contre les chômeurs et les précaires.

L’annexe 4 de la convention chômage ne concernera plus que celles et ceux inscrits dans des boîtes d’intérim, renvoyant les autres au régime général : saisonniers, extras de l’hôtellerie, vacataires (y compris ceux de l’Éducation nationale). Cela signifie pour 60 % des intérimaires une baisse de leur allocation mensuelle de 50 à 300 euros.
Concernant les annexes 8 et 10 régissant l’indemnisation des intermittentEs du spectacle et de l’audiovisuel, l’accord reprend les dispositifs de 2003 et les aggrave. Le nouveau texte fixe, entre autre, un plafond de revenus qui ne concerne que quelques personnes et ne produira que des économies négligeables. En revanche, l’augmentation des jours de carence aura un impact direct : les intermittenEs devront parfois attendre plusieurs mois avant de toucher leur allocation.
Par ailleurs, l’augmentation des cotisations menace les petites structures du spectacle et du cinéma et les revenus des salariéEs eux-mêmes. Dans le même temps, le Medef a refusé d’augmenter les cotisations patronales pour le régime général afin de ne pas « sacrifier les marges de ces entreprises »...

Fini la solidarité, vive la flexibilité !
Dans le régime général, des indemnités de licenciement pourront, dans certains cas, réduire considérablement les droits à l’allocation. Les plus de 65 ans devront cotiser à l’assurance chômage alors qu’ils en étaient dispensés. Les fameux « droits rechargeables » (qui viennent remplacer le « dispositif de la réadmission » actuellement en vigueur) substituent à la logique de solidarité celle de la capitalisation. Présentés comme un progrès, ils entraîneront souvent la baisse des allocations et une pression de plus en plus forte sur les chômeurEs : accepter n’importe quel emploi pour ne pas arriver à la rupture des droits.
C’est au nom de l’« équité entre demandeurs d’emploi » que les organisations patronales voudraient, à terme, supprimer toutes les annexes spécifiques du code de l’assurance chômage et les aligner sur le régime général, demandant à l’État de prendre en charge leur indemnisation « s’il considère qu’il relève de l’intérêt général de mieux [les] indemniser »...
Dès lors l’objectif affiché est clair : toutes et tous précaires et sans droits sociaux ! Le patronat veut instaurer une flexibilité généralisée en ôtant les droits de celles et ceux qui alternent chômage et emploi afin de disposer d’une main d’œuvre corvéable à merci en fonction des fluctuations de ses besoins.

Samaël Steiner et Olivier Neveux

 

L’art et la culture, armes de la lutte d’émancipation

«  La culture n’est pas une marchandise comme les autres » affirmait, dans les années 1990, la mobilisation pour l’exception culturelle. Il s’agissait, alors, de se battre pour « excepter » les œuvres d’art et la culture des rapports marchands...

La formulation était ambiguë : si la culture n’est pas une marchandise comme les autres, c’est qu’elle l’est tout de même un peu... Et il serait, en effet, absurde de le nier : avec ses singularités (le temps de travail qu’elle nécessite est très variable, parfois c’est la rareté de l’œuvre qui crée sa valeur, d’autres fois c’est sa reproduction massive, etc.), elle fait partie intégrante de la vie économique.

Du renoncement à la défaite idéologique
L’art et la culture excitent et aiguisent, en conséquence, les appétits : ils sont, pour quelques-uns, sources de forts profits. On le voit dans l’audiovisuel, la musique, l’édition, le cinéma mais aussi dans le spectacle. C’est d’ailleurs là un des arguments répété depuis quelques mois par la ministre Aurélie Filippetti pour supposément les défendre : ils sont nécessaires car ils participent de la richesse nationale, et la culture est un secteur qui contribue au Produit intérieur brut. Cela donne dans son langage : « La culture génère des externalités positives infiniment supérieures à ce qu’elle coûte en investissement. […] Je dis toujours qu’il n’y aura pas de redressement productif sans redressement créatif. Nous voulons montrer que l’investissement créatif est un investissement rentable ».
On aperçoit ici toute la défaite idéologique du PS qui a renoncé à penser les biens communs autrement que dans les catégories de la domination économique. Que l’art et la culture puissent répondre à des besoins sociaux irréductibles à la richesse économique n’est, à leur yeux, ni concevable ni même important. Ce serait pourtant là une perspective : les arracher à la loi du marché, à l’extension incessante du domaine de la marchandise et de la propriété privée, et défendre la nécessité de services publics de la culture.

« Démarchandiser » l’art... et le reste !
Mais l’art et la culture ne seront pas « sauvés », seuls, des rapports économiques. L’exception culturelle doit s’inscrire dans un combat plus global pour la « dé-marchandisation » du monde, pour l’extension de l’exception à la santé, à l’éducation, etc. En effet, tant que régnera la loi du profit et de la propriété privée, la culture et l’art seront saisis dans ces rapports là — de même qu’ils ne sont pas indemnes du sexisme, du patriarcat et du racisme qui organisent la société. Ils ne planent pas dans un ciel étoilé. Les conceptions idéalistes de l’art et de la culture ont la vie dure : il importe donc de rappeler qu’ils ne sont ni purs ni spontanément subversifs ni séparés du reste des activités sociales.
L’art et la culture sont aussi l’enjeu, l’objet et le lieu de la lutte des classes : la possibilité d’exercer une pratique artistique est ainsi, bien évidemment, entravée par le travail contraint et l’épuisement qui va avec. L’exigence d’une réduction radicale du temps de travail s’avère donc un préalable. L’accès à l’art et à la culture est, à l’image du fonctionnement social, structurellement inégalitaire. Cela contribue à déposséder des pans entiers de la population de la puissance émancipatrice qu’ils peuvent contenir, des expressions qu’ils permettent, des agrandissements de vie et d’imaginaire qu’ils offrent. La destruction des cadres d’éducation populaire, les disparités territoriales de moyens et d’infrastructures, l’opacité des fonctionnements, la hiérarchisation des formes artistiques, des cultures et des langues participent de cette entreprise d’intimidation des milieux populaires, de rapt des œuvres et du droit à la création.
L’art et la culture, tels que nous les connaissons, sont le produit de la division sociale du travail, de la spécialisation des tâches. La caricature est tenace : il y aurait d’un côté des artistes et des génies, inspirés et dédiés à leur art ; de l’autre, des masses décérébrées par le divertissement et la télévision.

Vivre d’autres existences que celles aliénées
Pourtant, les mouvements ouvrier et social n’ont pas à rougir des œuvres et des pratiques artistiques et culturelles qui sont nés en leur sein. Expérimentales, populaires, d’avant-garde, l’histoire est riche des formes diverses dont se sont dotés et qu’ont créé les opprimés. La mémoire de ces expériences a été défigurée ou effacée : l’histoire est toujours organisée de façon à lisser tout ce qui ne concorde pas avec le récit des dominants.
Les luttes en cours des intermittents et des précaires rappellent justement combien l’art et la culture sont aussi le fait de travailleurs précarisés. Elles interrogent les conceptions traditionnelles de l’emploi, du travail, du salaire et des revenus. Déjà Marx relevait la contradiction de l’artiste : travailleur, il est aliéné et simultanément il incarne la possibilité d’un rapport transformé au travail et à la production…
L’art et la culture sont donc, à la fois, l’une des armes et l’un des enjeux des luttes d’émancipation. Une lutte révolutionnaire qui ne percevrait pas les contradictions qui les animent manquerait la possibilité même d’y intervenir. Pourtant, il y a nécessité et urgence : il s’y joue, à vue, l’affrontement entre une conception hiérarchisée du monde et une perspective égalitaire, entre la logique du marché et celle, antagonique, des besoins sociaux. Simultanément, une lutte pour la transformation révolutionnaire du monde qui délaisserait les questions artistiques et culturelles raterait ce qui en fait pourtant son projet même : permettre à chacun de vivre d’autres existences que celles aliénées et dépossédées par l’exploitation et l’oppression.

Olivier Neveux


Et maintenant, armer ensemble nos colères

Samedi 12 juillet, nous étions 3 000 dans les rues d’Avignon, pour réaffirmer notre refus, avant toutes autres discussions, de l’accord Unedic du 22 mars. Plus qu’une variété de secteurs et de luttes, une véritable perspective pour la suite.

Outre la présence bien entendu de collectifs ou de coordinations d’intermittentEs et précaires de différentes régions, étaient également là une délégation des postiers du 92 (en grève depuis plus de 4 mois contre la précarisation et la suppression d’emplois), des Moulins-Maurel de Marseille (qui occupent, depuis fin novembre 2013 le site de la Valentine pour protester contre la fermeture de l’usine), des Fralib de Gémenos (qui, après 1 336 jours d’occupation, ont eu gain de cause en mai dernier et poursuivent la production en coopérative).... Et évidemment des anonymes, spectateurs, militantEs, les deux parfois.
De la jonction de ces différentes luttes et des différentes prises de parole à l’arrivée du cortège (place du Palais-des-Papes) mais aussi lors de l’AG du matin, ressort une question qui, si nous la mesurons à l’aune de sa récurrence, semble décisive pour la suite du mouvement : puisque cette précarisation, contre laquelle nous nous battons, est présente dans de nombreux secteurs (y compris dans des secteurs qui ne sont pas aujourd’hui en lutte), comment fait-on pour poursuivre la mobilisation ensemble ? Derrière quels mots d’ordre communs ? Comment fait-on pour sortir de la sectorisation « culturelle » dans laquelle le gouvernement et un certain nombre de médias cherchent à nous enfermer ?
À ces questions, la délégation des postiers faisait écho : « ce que nous défendons, nous le défendons pour tous » et d’ajouter avec force « et tous ensemble ! ».

Etait-il encore trop tôt ?
Il est vrai que, très tôt dans le mouvement, nous, intermittentEs et précaires, avons cherché à regarder plus largement, au motif d’abord que nous refusions l’accord dans son ensemble (et qu’il s’attaquait à tous les travailleurs), et parce que nous voyions cette même politique d’austérité également à l’œuvre dans bien d’autres domaines.
Pour autant, les convergences que nous avons tenté d’opérer entre différentes luttes, différents secteurs, à commencer par les rapprochements tentés maintes fois avec les intérimaires, sont souvent restées ténues, voire symboliques. Si nos mots d’ordre et la conscience d’un combat plus vaste n’ont pas cessé de s’ouvrir au plus large, sur le terrain, dans la lutte quotidienne, nous n’avons pas su trouver les modalités – mais peut être était-il encore trop tôt ? – d’une réelle convergence.
La journée de samedi 12, prise au milieu d’autres indices, semble amorcer un nouveau moment, une autre vitesse et un regard porté plus loin.
Si le mot d’ordre principal demeure « Abrogation de l’accord Unedic du 22 mars », nous savons que le combat est maintenant plus large et que se dessine déjà une rentrée sociale qu’il faut commencer à préparer dès aujourd’hui.

Préparer la rentrée sociale
Localement, dans les coordinations, les actions et les assemblées générales, on voit diverses personnes : unetelle en CDI vient soutenir la lutte et demander en quoi elle peut être utile pour le mouvement, untel vient parler d’une grève ailleurs ou d’un mouvement de lutte qui, au fond, défend les mêmes choses...
Après plus de quatre mois de travail quasi quotidien, les coordinations ont appris à se structurer en commissions (élargissement, communication interne, communication externe, action...) et une base solide pallie le roulement inhérent à nos métiers (nous sommes parfois absentEs plusieurs jours voire plusieurs semaines). Et même si notre message est régulièrement brouillé par une vaste entreprise de désinformation, lors des distributions de tracts, dans les actions ou sur les marchés, les personnes rencontrées nous assurent bien souvent de leur soutient, nous racontant le cas d’un collègue ou d’un ami (quand ce n’est pas le leur directement) qui, dans des conditions voisines des nôtres, cherche des solutions pour continuer à payer son loyer tous les mois.
Que ce soit avec les secteurs qui luttent autour de nous (santé, éducation...), avec les différentes boîtes en lutte, nous devons travailler à armer ensemble nos colères, à sortir des particularismes qui nous isolent (cela ne veut pas dire qu’il faille nier les spécificités) pour être debout contre ce gouvernement et sa politique d’austérité, contre cet accord comme contre toutes les mesures qui précarisent. Nous avons l’été pour cela, la mobilisation ne faiblira pas si nous nous donnons pour tâche, tout en reprenant quelques forces, de rendre ce mouvement plus dense et divers, plus uni.

Samaël Steiner

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