Rapport Clavreul sur la laïcité : Du contrôle des corps au contrôle des consciences

Dans une lettre de mission datée de septembre 2017, le secrétariat général du ministère de l’Intérieur a demandé à Gilles Clavreul, préfet proche de Manuel Valls, de proposer des mesures pour relancer les actions départementales en faveur de la laïcité. Sans surprise, ce rapport émanant d’un des fondateurs du Printemps républicain fait de la laïcité un outil de contrôle par l’État des corps et des consciences.

Historiquement, la laïcité est un principe d’organisation de la société qui protège la liberté de conscience des citoyenEs face au pouvoir d’État et qui oblige, en droit, ce dernier à traiter de manière égalitaire les citoyenEs quelles que soient leurs croyances, religions ou opinions politiques. Mais cette laïcité n’intéresse guère Gilles Clavreul qui affirme, de manière cavalière dans un État où le président de la République est chanoine de Latran, titre de l’Église catholique, qu’en France « la laïcité est, à la lettre, respectée »

Une défiance légitime envers l’État

Gilles Clavreul n’est donc pas préoccupé par l’égal traitement des citoyens par l’État mais par l’intégration par les citoyens de « valeurs républicaines » jamais définies mais brandies tout au long du rapport. Dans ce contexte, la laïcité n’est plus pensée comme un principe d’organisation sociale mais comme un vecteur d’endoctrinement. Cet usage falsifié de la laïcité est renforcé par ce rapport. Non content d’avoir imposé à coup de fausse laïcité un contrôle des corps des citoyenEs, comme pour ces collégiennes et lycéennes qui ont pris « l’habitude de retirer le voile en arrivant au collège et au lycée », la laïcité doit maintenant permettre de renforcer les « valeurs républicaines » auprès de citoyens trop contestataires. 

Si le rapport reste ambigu sur ce que sont les « valeurs républicaines », les zones où l’État n’a pas réussi à imposer ses « valeurs » sont parfaitement identifiées : ce sont « les lieux où la population de confession musulmane est présente, parfois de façon très majoritaire, [où] le rapport à la République se tend sous l’effet d’une foi de plus en plus souvent revendiquée »

Mais le but de M. Clavreul dans son rapport n’est pas de réconcilier ces « populations » avec l’État, sinon il aurait cherché les causes de cette défiance. Or il l’écrit lui-même : « Il n’est pas dans l’objet de ce rapport de se pencher sur les causes profondes de ce raidissement ». Aucune conséquence ne sera donc tirée par cet apprenti spécialiste de la laïcité du fait que les tensions en question ont lieu, d’après ses propres mots, « dans des quartiers populaires qui concentrent d’importants handicaps socio-économiques et connaissent par ailleurs la précarité, les violences physiques et les trafics organisés »

Et pour cause : admettre que la défiance envers l’État proviendrait de son incapacité à garantir une vie digne à touTEs serait reconnaître la légitimité de cette défiance. Cela reviendrait à reconnaître les effets néfastes des politiques libérales et de l’affaiblissement des services publics dans les quartiers populaires. Pire encore, cela obligerait à questionner le rapport spécifique de l’État aux FrançaisEs d’origine étrangère et aux immigréÉs, venant majoritairement d’anciennes colonies françaises : contrôle au faciès, harcèlement policier, concentration dans des quartiers dortoirs, sur­exposition au chômage ainsi qu’aux métiers dangereux et précaires… En résumé, cela reviendrait à poser la question du racisme d’État.

Museler la critique du racisme d’État

L’objet réel du rapport Clavreul est donc de délégitimer la défiance de plus en plus forte au sein des classes populaires issues de l’immigration envers un État qui, au mieux les abandonne, au pire les exploite et les persécute. Pour cela la recette est éculée : mettre sur le compte d’une hypothétique « culture musulmane » tout rejet de l’État et de ses valeurs. Il faudrait donc rééduquer ces populations, les mettre dans le droit chemin. Il ne suffirait donc plus de leur imposer des tenues vestimentaires, il faudrait leur imposer des valeurs, des comportements. Voilà donc notre préfet, transformé en inquisiteur des consciences, qui s’alarme de « ces débits de boisson signalés dans plusieurs départements dans lesquels le nouveau propriétaire cesse de servir de l’alcool ». Cette manière qu’a Gilles Clavreul de lier sobriété à radicalisation djihadiste serait presque amusante de bêtise si elle ne participait pas de l’amalgame constant fait dans la première partie du rapport entre population musulmane, remise en cause des valeurs de la République et terrorisme. 

Car tel est le véritable objectif du rapport : créer une égalité entre remise en cause de la laïcité, population musulmane et potentielles attaques terroristes. Une fois cette équation nauséabonde martelée, la solution est simple : renforcer la laïcité pour obliger les musulmanEs à « s’assimiler », à devenir de bons Français et donc les empêcher in fine de devenir de futurs terroristes. Délégitimées les raisons politiques et sociales du mécontentement des classes populaires issues de l’immigration, oubliées les dimensions capitalistes, racistes et coloniales du pouvoir étatique français, tout n’est plus que question de valeurs et d’assimilation. La « laïcité » sert alors à museler la critique du ­racisme d’État. 

Hugo C.

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