Mayotte et la politique migratoire française

Le rire immonde et indécent de Macron sur Mayotte a au moins un mérite. Il exemplifie la logique des politiques migratoires menées par le pouvoir français depuis des dizaines d’années. C’est une logique à la fois meurtrière, coloniale et raciste, et Mayotte en est l’exemple le plus avancé.

Désormais personne, à moins de se voiler totalement la face, ne peut ignorer les dizaines de milliers de mortEs en Méditerranée. Personne ne peut non plus ignorer que cette hécatombe n’a rien de naturel et qu’elle est le produit des politiques de fermeture des frontières des pays européens.

La même tragédie, pour les mêmes raisons, se déroule à l’autre bout du monde, dans l’archipel des Comores, avec 20 000 morts depuis un peu plus de vingt ans. « C’est ainsi que le bras de mer de 70 km, séparant Mayotte de son île sœur, Anjouan, est devenu le plus grand cimetière marin de la région. » Mais dans l’archipel des Comores, l’État français ne peut se réfugier derrière les responsabilités d’autres États. Car à Mayotte, la responsabilité repose uniquement sur l’État français.

En 1995, le gouvernement Balladur a créé un visa (dit « visa Balladur ») qui interdit aux habitantEs des autres îles de l’archipel de rejoindre Mayotte, alors que les échanges entre les îles étaient traditionnels depuis les origines du peuplement au 7e siècle. Et un dispositif militaire a été mis en place pour interdire le passage des embarcations traditionnelles, ces « kwassa-kwassa » moquées par Macron, leur faisant prendre des risques aux conséquences dramatiques. Cette politique a été mise en œuvre successivement par tous les gouvernements, qu’ils se disent de droite ou de gauche.

Une logique coloniale

Cette politique migratoire qui renforce les frontières et la répression des migrantEs dans toute l’Europe dévoile à Mayotte sa logique coloniale. De la Kanaky à la Guyane et les Antilles, en passant par la Réunion et Mayotte, c’est l’outre-mer qui permet à l’État français de continuer à s’assurer une place dans le concert des puissances impérialistes.

Lorsque les îles de l’archipel comorien accèdent à l’indépendance en 1974, l’État français maintient Mayotte sous sa domination en expulsant les indépendantistes et en manipulant les résultats électoraux. Cette situation sera dénoncée de manière répétée par l’ONU. En 1994, une nouvelle résolution rappelle et confirme l’appartenance de Mayotte à l’État comorien.

Durant des décennies, l’État français va mener des opérations de déstabilisation du nouvel État comorien, orchestrant des coups d’État par l’intermédiaire du sinistre mercenaire « Bob » Denard. Promettant un développement séparé de Mayotte, le gouvernement français gagne le référendum sur la départementalisation de Mayotte en 2009, l’île devenant le 101e département français. En 2014, la politique coloniale de la France est avalisée par l’Europe. Mayotte devient « région européenne ultra­périphérique ». Elle entre ainsi dans la zone d’intervention de Frontex.

La fabrique du racisme… et du FN !

Tout cela accroît bien sûr à la fois la pression migratoire vers Mayotte et, dans le même temps, le racisme sur l’île envers les migrantEs considérés comme responsables de tous les maux. Cela s’est traduit en 2016 par de véritables pogroms, des comités villageois expulsant des familles entières de leurs logements, des opérations appelées « décasages »... Le préfet a encouragé alors la non-intervention de la police, légitimant ces opérations en déclarant que « l’action publique ne doit pas ajouter de troubles supplémentaires à la situation »...

Sans surprise, c’est le Front national qui en profite. Lors de la dernière campagne électorale, Marine Le Pen a reçu un accueil houleux à la Réunion. Mais à Mayotte, elle a été accueillie par des chants traditionnels. C’est ce qui lui permet de tacler les propos de Macron, affirmant que « les Mahorais sont confrontés à une insécurité dramatique à cause de la submersion migratoire ».

Les morts, l’autre face des expulsions

Comme dans les autres départements et territoires d’outre-mer, la politique migratoire appliquée « bénéficie » de dérogations qui préfigurent la logique de ce qui se met en place en métropole. C’est ainsi que les délais extrêmement courts d’expulsions ne permettent pas les recours ou que des milliers de mineurEs isolés peuvent être expulsés ou/et mis dans des centres de rétention. En 2014, 5 500 enfants ont ainsi été envoyés en rétention administrative par les autorités.

Comme en Méditerranée, les morts en mer ne sont donc pas une sorte de « dommage collatéral » de la politique migratoire. Ils n’en sont pas seulement le produit mais la condition. L’artiste comorien, Soeuf Elbadawi écrit : « À Moroni, capitale de l’archipel, le chiffre de vingt mille morts résonne en écho avec les barques arraisonnées et brûlées. Vingt mille morts ayant commis le crime de circuler dans leur pays, sur la terre de leurs aïeux. Vingt mille morts, soit près de 2 % de la population de cet archipel. »

L’interdiction de circuler doit se payer au prix de la vie pour être effective. C’est ce qui explique le mépris exprimé par Macron. C’est ce qui explique la fabrique du racisme. Car la seule justification possible à ce mépris de vies humaines, c’est de nier la ­condition humaine des migrantEs.

L’autre logique, la liberté de circulation et d’installation

La question migratoire est le cas ultime des logiques antagonistes gouvernant l’état de notre monde. Et Mayotte en est le cas ultime. La logique mise en œuvre actuellement et qui fait le rire immonde de Macron nourrit le cycle infernal de la misère, de la guerre civile et du racisme.

L’autre logique est celle de la liberté de circuler et de s’installer. À Mayotte, cela passe par l’abrogation immédiate du visa Balladur, la fin des logiques d’exception et de la domination coloniale pour le développement conjoint de tout l’archipel.

Denis Godard

 

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