Ukraine - De la guerre « hybride » à la guerre totale ?

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Le fragile cessez-le-feu de septembre 2014 a été enterré ce mois de janvier. Les offensives dans le Donbass sont-elles le prélude d’une guerre totale ou de la renégociation d’un accord bâtard ?

On ne sait pas ce qui sortira de la rencontre de mercredi 11 février entre Hollande, Merkel, Poutine et Porochenko. Après la reprise de contrôle de l’aéroport de Donetsk et une offensive tout au long de la ligne de front, les conflits se concentrent sur la « poche » de Debaltsevo où plusieurs milliers de soldats ukrainiens sont quasiment encerclés.

Que veut Poutine ?

Le 2 février, le dirigeant de la ­République populaire de Donetsk (RPD), Zakharchenko, annonçait « la mobilisation de 100 000 hommes dans les 10 jours ». S’agit-il de « la couverture possible d’une entrée massive de troupes russes »1 ? Les États-Unis ont menacé de livrer des armes létales à l’Ukraine, un choix qu’Angela Merkel, notamment, a rejeté : « je ne vois pas en quoi un meilleur équipement de l’armée ukrainienne impressionnerait le président Poutine ».

Pour le Premier ministre ukrainien Iatseniouk, chef de file du Front populaire (L’Obs du 29 janvier), le « but ultime » de Poutine « est de mettre la main sur l’Ukraine » : « Il veut reconstituer l’Union soviétique, sous une forme ou une autre ». C’est une vision d’un autre temps.

Mais Poutine cherche à instrumentaliser les conflits en Ukraine pour consolider ses marges de négociations avec l’UE. L'aide qu'il apporte vise à assurer aussi des voies de passage vers la Crimée (corridors, aéroport de Donetsk...), à négocier en position de force les frontières de l’« Union des républiques populaires » autoproclamées sur une partie du Donbass. Leurs dirigeants y ont organisé des simulacres d’élections le 2 novembre, non reconnues par Moscou. Kiev a coupé leur financement budgétaire en exigeant l’annulation du scrutin. Les insurgés réclament son rétablissement et un large statut d’autonomie en Ukraine.

Et que veut le peuple ukrainien ?

L’annexion de la Crimée par Poutine et ses discours sur la « NovoRossya » ont renforcé en Ukraine l’hostilité à son régime, et un basculement populaire, bien plus net qu’avant la crise, vers l’UE et l’OTAN. Le climat de guerre a détourné les mouvements protestataires des questions sociales, cela alors que le pays est exsangue et soumis aux politiques du FMI. Pourtant, les différentes vagues de conscriptions se heurtent à des résistances majeures, en dépit de la popularité des bataillons de volontaires.

Ces tendances se reflètent dans le résultat des élections législatives d’octobre2, mais aussi dans les choix évolutifs des oligarques du Donbass derrière la recomposition des partis. La participation (52 %) a été plus faible qu’aux présidentielles de mai (et moindre à l’est qu’à l’ouest). Mais un « vote Porochenko » a exprimé sur tout le territoire un patriotisme ukrainien, y compris dans les régions de l’est les plus russophones, soutenant la démarche de négociations internationales du président. Dans l’oblast du Donbass, il y a eu participation aux législatives de 32,5 % de la population, comme dans celui de Louhansk, cela alors que les « séparatistes » ont empêché la majorité des électeurs de voter.

La défiance envers Kiev dans les régions de l’est ne se traduit pas par une mobilisation active dans les combats. Mais elle se révèle par l’abstention massive et le vote régional dominant pour le « Bloc d’opposition ». Des soldats ukrainiens envoyés dans l’est soulignent une réalité : « Les deux camps ont désinformé, menti, terrorisé la population civile. (...) Lorsqu’il est possible de dialoguer avec la population locale, la majorité pose la question : pourquoi vous êtes venus sur notre terre les armes à la main ? Lorsque tu réponds : pour que les séparatistes et les soldats poutiniens ne viennent pas avec les armes sur notre terre, ils ne l’entendent pas ».

Aucun accord ne sera stable. Mais la population, prise en otage par la guerre, a un besoin vital de cessez-le-feu. Alors, pourra reprendre la contestation sociale et politique des régimes dominants à Kiev, dans l’UE et à Moscou – y compris en Crimée et dans le Donbass.

Catherine Samary

 

  • 1. Cf. Vincent Présumey le 3 février sur Mediapart : http://blogs.mediapart.fr/blog/vincent-p...
  • 2. La nouvelle majorité « pro-occidentale » comporte le Front populaire de Iaseniouk (hostile au cessez-le-feu) et le Bloc Porochenko. Chacun a autour de 22 % dans le scrutin proportionnel de liste concernant 225 députés, mais le second gagne une forte avance en sièges dans le scrutin direct. Plus proche de la société civile émerge Samopomitch (Entraide) avec près de 11 % de voix. À l’extrême droite, Svoboda n’est plus à la Rada. Pravy Sector obtient moins de 2 % et le Parti radical environ 7 % des suffrages. Dans l’opposition, le PC ne franchit pas le seuil des 5 % et le Bloc d’Opposition détient environ 7 % de sièges.