Tribunal : « Nique la France », notre « devoir d’insolence »

« Nique la France et son passé colonialiste, ses odeurs, ses relents, ses réflexes paternalistes. Nique la France et son histoire impérialiste, ses murs, ses remparts et ses délires capitalistes. »... Mardi 20 janvier, pendant cinq heures, ça a balancé au tribunal de Paris, devant une salle comble...

Saïdou, rappeur de ZEP (Zone d’expression populaire) et Saïd Bouamama, sociologue, comparaissaient suite à une plainte de l’Agrif pour « injure publiques » et « provocation à la discrimination, la haine ou la violence » pour la chanson et l’ouvrage Nique la France - Devoir d’insolence. Avec leurs témoins, ils ont transformé la salle d’audience en tribune contre le racisme et l’impérialisme. La salle s’est même levée quand leur avocat a conclu sa plaidoirie en citant le poète martiniquais anticolonialiste Aimé Césaire pour s’adresser au président de l’Agrif : « Le nègre vous emmerde »...
L’Agrif, dont le nom est déjà un poème, Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française, est sans surprise une association d’extrême droite. Son président, Bernard Antony, est un vieux routier du fascisme français, nostalgique de l’Algérie française, ancien du Front national et fondateur du quotidien Présent. Il dira explicitement que son problème, c’est que les deux Saïd sont « algériens » et reprendra les thématiques du « racisme anti-blanc » et du danger pour « nos valeurs et notre civilisation ». 
Ce sera rappelé : Saïdou, né en France, est de nationalité française, tandis que Saïd, arrivé en France à l’âge de 1 an, refuse d’avoir la nationalité française tant que le droit de vote ne sera pas accordé aux résidentEs étrangers. Chaque attaque de l’Agrif sera ainsi l’occasion d’une offensive qui porte plus loin.

Le racisme en procès
Le procès s’est retourné en argumentation contre les thèses qui nourrissent le racisme ambiant et les thématiques de la « guerre de civilisation ». Parmi les témoins, Olivier Le Cour Grandmaison est revenu sur les méfaits de la colonisation en Algérie, tandis que Christine Delphy a expliqué que l’expression « Français de souche », concept utilisé par les fascistes, était une invention... de l’administration coloniale française pour justifier la discrimination. À partir de 1958, elle permettait en effet de distinguer les « Français de souche européenne » des « Français de souche nord-­africaine ». Journaliste et militante, Rokhaya Diallo expliquera que cela traduit aujourd’hui une « vision racialiste de la France ».
Saïd Bouamama a démonté le concept de racisme anti-blanc car « le racisme est toujours le fait du dominant à l’encontre du dominé », expliquant que l’intolérance envers les blancs peut exister mais n’a rien de systémique. Et nier cette dimension systémique du racisme, c’est nier son histoire et son rôle pour justifier un système de domination coloniale et raciste. Le concept de racisme anti-blanc est lui-même raciste : rien d’étonnant à ce qu’il soit propagé par l’extrême droite.
Pour Saïdou, il y a une unité à construire, celle qui est basée comme le texte de sa chanson l’exprime, sur l’anti-impérialisme, l’antiracisme, l’antisexisme, l’anticapitalisme et la solidarité avec le peuple palestinien, celle qui se reflète dans le public des 300 concerts qu’il a faits depuis la sortie de Nique la France.
La procureure a requis la relaxe, appelant par ailleurs à ne pas retenir « comme catégorie juridique celle des Français de souche », tout en enjoignant aux juges de relire Renaud, Brassens et Zebda. Le délibéré sera rendu le jeudi 19 mars.

Denis Godard

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.