L’arme de la critique ne saurait remplacer la critique des armes

L’ampleur de la catastrophe sanitaire et de la crise économique est telle qu’elles ont relancé l’espoir d’un changement majeur des politiques à l’échelle mondiale. Les textes et pétitions diverses sur « le jour d’après » fleurissent, mêlant parfois ce qui est juste (« Ça ne peut plus durer ») à ce qui relève du vœu pieux (« Ça ne va pas durer »).

Les dépenses et crédits à guichet ouvert des différents États capitalistes, les torrents de liquidités déversés par les banques centrales donnent l’illusion que c’en est fini des dogmes néolibéraux sur l’équilibre budgétaire et le non-financement des États par les banques centrales. Il est exact qu’en période de crise, des idées auparavant exclues des sempiternels débats d’« experts » à la radio et à la télévision y trouvent désormais une (petite) place. Divers idéologues et plumitifs du néolibéralisme s’en alarment d’ailleurs et ne cessent de répéter qu’il faudra au plus vite « revenir à la raison » et rassurer les marchés.

Qu’ils se rassurent. Les gouvernements veillent au grain et, si des changements se produisent, comme une certaine augmentation des dépenses de santé, ils ne seront pas contradictoires avec les intérêts des géants de la pharmacie.

Il est certes positif et nécessaire de réfléchir à d’autres logiques économiques et sociales en rupture avec le néolibéralisme, mais l’extinction de la logique du profit ne sera pas déterminée par un combat idéologique mené à coups de textes, si connus voire prestigieux qu’en soient les signataires. Comme l’écrit Gilbert Achcar : « L’issue de la crise économique actuelle liée à la pandémie sera […] déterminée dans chaque pays par les rapports de forces sociaux locaux, dans le contexte des rapports de forces à l’échelle mondiale. »1 Il faut mener ce que le dirigeant communiste italien Antonio Gramsci appelait une « guerre de position » pour faire progresser la crédibilité d’une alternative écosocialiste, mais cette guerre n’est pas pure production d’idées. Elle implique la participation aux luttes quotidiennes et la construction d’une force matérielle : « l’arme de la critique ne saurait remplacer la critique des armes ; la force matérielle ne peut être abattue que par la force matérielle ; mais la théorie se change, elle aussi, en force matérielle, dès qu’elle pénètre les masses. »2

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