« Pour quelques centimes de l’heure, des prisonniers fabriquent des masques pour les matons notamment, alors qu’eux en étaient privés »

Le confinement en prison, c’est la prison plus plus. Les moments de sortie de cellule ou de prison qui rythment la vie des prisionnierEs supprimés, cela veut dire l’enfermement total, dans la promiscuité et la suppression de tout lien avec la famille, les amis. Une situation insupportable qui a conduit à quelques révoltes et des annonces du Ministère, peu suivies d’effets. Nous avons rencontré un responsable de l’Envolée.

 

Tu peux nous faire un petit rappel de la situation dans les prisons avant le confinement ?
On doit être à 70 000 détenus en mars alors que le nombre de places est de 60 000. Ce qu’ils estiment être des places, c’est à dire qu’à 60 000, ils estiment ne pas être en suroccupation même si cela veut dire parfois être trois personnes par cellule.

 

Quelles mesures ont été prises par le gouvernement durant le confinement ?
Il y en a eu une très simple : dès le 17 mars, les parloirs ont été supprimés. C’était la première mesure prise, bien avant que Belloubet, la ministre de la Justice, face une grande annonce sur la libération de 10 000 prisonniers. Dans les faits, seuls 5 000 ont été libérés. C’était des détenus à qui il ne restait qu’un reliquat de peine à faire, genre deux ou trois mois et uniquement pour des gens qui purgeait déjà de très courtes peines. Au Ministère, ils avaient toute une liste de gens qui ne sont pas sortis alors même qu’ils ne leur restaient que très peu de temps à faire : les longues peines, condamnéEs dans des affaires criminelles ou terroristes. (Il y a eu quelques longues peines mais très peu.)

On a un pote qui était incarcéré et qui attendait sa conditionnelle depuis longtemps. Il l’a obtenue. Mais d’abord, il a été mis au régime de semi-liberté avant d’être libéré réellement. Il a été balloté entre plusieurs situations.

Pour arriver aux 10 000 que la communication du ministère avait annoncés, ils comptent des personnes qui ne sont pas rentrés en prison.

Il y a aussi un problème avec la détention provisoire. Actuellement, il y a 20 000 personnes qui ne sont pas coupables mais qui sont incarcérées. Sur un total de 70 000 prisonniers, c’est énorme ! Et ces personnes, qui répétons-le, ne sont pas jugées, ont été obligées de faire face à la crise sanitaire en prison.

Pire, ces 20 000 personnes ont vu leur détention provisoire allongée jusqu’à 6 mois de durée maximum, soit deux mois supplémentaires, du fait qu’il n’y avait plus de jugements à cause du confinement. La logique était qu’ils sortent immédiatement et en fait ils sont restés enfermés. Les annonces de Belloubet, c’était de la grosse pub.

À l’intérieur des prisons, il y a eu aussi de mesures disciplinaires terribles qui ont été prises comme le régime « portes fermées ». Les gens restaient donc enfermés 23 heures sur 24 dans leurs cellules puisqu’il n’y avait plus d’activités et plus de parloir, sauf une promenade d’une heure.

Très vite après l’annonce de l’arrêt des parloirs, il y a eu énormément de mouvements que l’Envolée a bien relayés. Il y a eu des dizaines de mouvements partout en France, suite à cette décision. Ça pouvait être aussi des refus de remonter après la promenade et des refus de plateau (tu refuses la bouffe qu’on te donne). Il y a vraiment eu aussi des émeutes notamment à Uzerche où c’était vraiment costaud : le quartier concerné a été quasiment détruit.

 

Comment à réagit le gouvernement ?
Ils ont envoyé des Eris (Equipes régionales d’intervention et de sécurité), qui sont des brigades masquées dont les membres n’habitent pas la région et qui interviennent pour casser la gueule aux prisonniers et les mettre au mitard. Ce sont des sortes de CRS pour les prisonniers. Depuis leur création, il y a une vingtaine d’années, les associations dénoncent leurs pratiques. C’est un certain Lallement, aujourd’hui préfet de Paris, qui les a mises en place...

En plus, ils ont refusé le gel hydroalcoolique pour les détenus. Ça aurait été la moindre des choses, car tout le monde avait peur que l’épidémie ne transforme les prisons en mouroirs. Au début de l’épidémie tout le monde était dans le flou par rapport au virus. Ce sont quand même des gens qui sont confinés à trois ou quatre par cellule, qui utilisent les mêmes douches, qui utilisent les mêmes cabines téléphoniques... À propos de téléphones, ils ont pris une mesure : ils ont donné 40 euros de crédit téléphonique à tous les prisonniers mais pour aller téléphoner, il fallait aller à la cabine commune donc coller la bouche sur un combiné qui évidemment n’était pas désinfecté entre chaque appel…

En fait, ils ont refusé le gel hydroalcoolique sous prétexte que les prisonniers risquer de se saouler avec… Évidemment, le port de masques n’était pas non plus autorisé ! Quant aux matons, ils n’avaient pas de masques non plus jusqu’à la fin avril à peu près.

En fait, il y avait cette pseudo crainte que les familles ramènent le virus en prison par le biais des parloirs. Ça leur a servi de prétexte pour supprimer les parloirs. Alors que les matons, eux, rentrent tous les soirs chez eux, ils embrassent leur femme, leurs enfants et reprennent les transports en commun, puis ils revenaient en prison sans masque. C’était donc encore une fois un argument complètement fallacieux.

Tous les pseudos meneurs des révoltes, notamment celle d’Uzerche, vont se prendre des peines de prison intérieure, si ce n’est pas déjà fait. Ils ont été transférés parfois loin de chez eux donc ils ne sont pas près d’avoir des parloirs.

Durant la phase 1 du déconfinement, il y avait la règle des 100 km et pour les familles qui habitent loin de leurs proches détenus, ce n’était pas retenu comme un motif impérieux pour pouvoir se déplacer. Durant cette période, l’Envolée a fait une lettre le 10 avril à la ministre pour demander la réouverture immédiate des parloirs et la libération de au moins tous les prisonniers en provisoire. Cette lettre est restée complètement lettre morte.

On demande un retour des parloirs qui sont limités à une heure et à une personne y compris pour les longues peines. Ça veut dire qu’il y a par exemple des prisonniers longues peines qui peuvent avoir femmes et enfants dehors et qui ne peuvent plus les voir. En plus, ce n’était pas un motif impérieux sur les autorisations de sortie, donc il y a plein de gens qui ont eu peur d’aller voir leurs proches pour le moment parce qu’ils ne veulent pas se prendre des amendes de 135 balles. CertainEs conjointEs avaient, pour avoir une heure de parloir parfois, quatre heures de route. En plus, il était interdit de toucher ou de serrer dans leurs bras leurs proches. Dans certaines prisons, l’administration a installé, en guise hygiaphone, un genre de petite vitre entre deux bouts de bois faits à l’atelier de menuiserie qui dépasse à peine de trente centimètres au-dessus de la table. En fait c’est une mesure disciplinaire et pas du tout une mesure sanitaire car de fait ça ne change strictement rien aux échanges potentiels de virus qu’il pouvait y avoir.

Les émeutes du début, ça a fait flipper le Ministère, alors ils ont commencé à dire qu’ils allaient libérer plein de gens. Si les prisonniers se tenaient bien pendant le confinement, ils avaient peut-être une chance d’être dans la liste des libérés. Ils ont même dit qu’ils y auraient des RPS (remise de peine supplémentaire) « spéciales confinement ».

En fait, l’administration a réagi à ces mouvements collectifs en ré-individualisant la question. Elle leur disait : « vous, individuellement, si vous vous tenez bien pendant ce confinement – comprendre si vous bougez plus une oreille – et que vous acceptez ce régime de 23 heures sur 24, éventuellement, peut-être, vous pourrez sortir plus tôt après le confinement ». Ça a beaucoup calmé les gens à l’intérieur.

 

Que penses-tu que l’administration pénitentiaire aurait dû faire dès le début de l’épidémie ?
Ils auraient dû laisser les parloirs, en portant des masques et en respectant la distanciation physique, comme ça se passe à l’extérieur. En vrai, si tu peux retourner au taf, si tu peux prendre les transports en commun, si tu peux retourner à l’école, pourquoi les gens ne pourraient pas visiter leurs proches en prison ? Mais comme les pouvoirs publics se foutent du bien-être des prisonniers et qu’il n’y a pas grand monde qui se préoccupent de leur sort à l’extérieur, il n’y a aucune raison de les traiter de manière humaine. Tout ce que le Ministère veut, c’est que les prisons n’explosent pas !

Pour l’Envolée, ce qui compte pour nous c’est d’être les porte-voix des revendications des prisonniers et des prisonnières. On est du côté des prisonniers. On se considère tous comme des anciens prisonniers ou comme des futurs prisonniers pour ceux qui ne l’ont pas encore été. Tout ce qu’on fait, c’est porter leurs revendications de l’intérieur. Donc là en ce moment ce que les hommes et les femmes veulent, c’est le rétablissement immédiat des parloirs.

Pendant tout le confinement, quand on a vu que les parloirs ont été supprimés, on s’est dit qu’on allait faire un parloir quotidien et donc notre émission sur Radio Fréquence Paris Plurielle est passée en quotidienne. C’est un flash info de 20 à 25 minutes tous les jours, qui était repris par beaucoup de radios locales dans toute la France, ce qui nous a permis de couvrir beaucoup plus de prisons que d’habitude et puis évidemment des podcasts et compagnie. On a fait un genre de grand parloir collectif qui permet aussi à des gens de l’intérieur de témoigner delà de la propagande d’État.

Au final, il n’y a eu que quelques dizaines de cas de covid-19 chez les prisonniers, mais au début de l’épidémie, on était très inquiet vu l’état du système de soin carcéral.

Pendant tout le confinement, les matons se tenaient très à distance. Pas pour protéger les prisonniers, mais pour se protéger eux-mêmes. Il y a des gars qui nous ont raconté qu’ils avaient l’impression d’avoir, encore plus que d’habitude, affaire à des robots. Il n’y avait plus de contact. Et il ne fallait pas trop réclamer de trucs. Quand tu fais 23 heures sur 24 à côtés de mecs qui ne te calculent même plus, le Ministère a eu bien de la chance que ça n’ait pas plus pété que ça !

De façon très cynique, certains prisonniers ont été mis au travail pour fabriquer des masques, dont ils étaient privés, avec les salaires habituels en prison, soit quelques centimes de l’heure. Ils fabriquaient des masques pour les matons notamment, c’est particulièrement immoral de la part de l’État...

Propos recueillis par J. Aldebaran

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