La guerre au bac

Les E3C qui cachent la forêt ?

Nîmes, lundi 13 janvier. Des profs, en lien avec des cheminotEs grévistes, organisent une manifestation devant le lycée Alphonse-Daudet. En entraînant les lycéenEs, ils obtiennent le report des épreuves communes du contrôle continu, les fameuses E3C, nouvelle mouture du baccalauréat haï tant en salle des profs qu'en salle de classe. (Dés)organisées dans une impréparation quasi scientifique, ces E3C s'inscrivent dans un projet plus global de transformation du système scolaire, entre Parcoursup et réforme du lycée, réforme du bac pro et baisse des dotations horaires globales (DHG) qui déterminent le nombre d'heures de cours de telle ou telle matière dans les établissements. Le projet : moins de moyens pour l'éducation. L'effet : renforcer le tri social auquel se livre déjà l'école.

La grève… et sa répression
L'expérience nîmoise a fait des petits. Dans bien des lycées, des profs en grève depuis le 5 décembre ont été le déclencheur de la mobilisation des lycéenEs. Dans d'autres, ce sont les noyaux déjà dans l'action qui ont entraîné leurs potes. Mais partout, le même caractère massif, quel que soit le mode d’action, qui ne se limite d'ailleurs pas au seul blocus : piquet de grève devant le lycée et parfois débrayage des épreuves avant qu'elles ne commencent, en renversant les tables s'il le faut, caisses de grève remplies par des gâteaux et des jus de fruits a prix libre, AG spontanées au mégaphone ou au porte-voix plus artisanal. Le tout sous le regard mauvais du proviseur qui enchaîne les mauvais coups pour que les épreuves aient lieu (même si les salles sont aux trois quarts vides) tout en agitant la menace du 0 pour les plus récalcitrants. Mais ça ne marche pas : c'est la grève ! À Ella-Fitzgerald à Vienne, 1000 élèves se sont retrouvés dans la cour mardi 28 juste avant les épreuves de l’après-midi, suite a une assemblée générale qui avait réuni 400 personnes le jeudi d'avant et qui s'était positionnée pour l'annulation. Mais le proviseur a décidé que les épreuves allaient quand même se tenir sous haute surveillance policière (un flic devant chaque salle !) et alors que les salles étaient a moitié vide. C'est sous la pression du rectorat, craignant pour les épreuves du jeudi suivant, que l'annulation a finalement eu lieu.
Car c'est un autre aspect de la mobilisation en cours. Les proviseurs sont en tout point les adjoints des flics. Les lycéenEs, en lien avec leurs profs font massivement grève, et ça les effraie. À Max-Linder à Libourne, la journée de mercredi 5 février a été banalisée pour faire passer les épreuves. Les profs ont été interdits de rentrer dans le bahut et des gendarmes contrôlaient l'entrée, histoire de mettre la pression sur les plus rebelles. La répression est administrative et policière, tant les heures passées au poste se rajoutent aux conseils de discipline déjà programmés. Au moins 25 lycéenEs de Paris, de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne ont fait de la garde a vue ces derniers jours, parfois jusqu'à 48h. La répression ne vise d'ailleurs pas ceux qui « animent » les blocus par des feux de poubelle, mais ceux qui organisent, qui distribuent des tracts et entonnent des slogans, qui se saisissent de l'occasion pour faire de la politique. Ils ont bien compris que le danger était là. 

Que la grève lycéenne passe des E3C à une remise en cause plus générale de cette société de sélection et de misère, et c'est le gouvernement qui tremble ! À nous d'en prendre la mesure et de répondre à la répression avec nos armes : la mobilisation collective. Au lycée Lakanal a Sceaux, c'est parce que 500 élèves ont refusé de rentrer en cours pour protester que les conseils de discipline qui étaient prévus ce jour ont été annulés.

Devant l'obstacle
« Nous avons annulé le bac, l'examen central du cursus scolaire français qui fait passer des inégalités sociales pour des différences de niveau scolaire et d’intelligence ». On ne l'aurait pas mieux dit que les 126 lycéenEs de 57 lycées de toute la France réunis en coordination nationale lycéenne le week-end des 8-9 février : derrière l'annulation du bac, c'est l'institution scolaire toute entière qui est ébranlée. Ce qui n'est pas sans poser tout un tas de questions. D'abord, les lycéenEs qui se sont fait entendre sur les E3C ne sont pas toujours celles et ceux qui étaient mobilisés depuis le 5 décembre contre la réforme des retraites et son monde. De nouvelles têtes ont émergé. Le mouvement gréviste à la RATP, à la SNCF et chez les profs, ainsi que le ras-le-bol visible contre la réforme leur ont donné confiance en leurs forces. Mais ces lycéenEs montés a l'assaut du bac continueront-ils le combat dans les semaines à venir ? Ou s'en tiendront-ils là ? C'est ainsi que le problème se pose pour les plus mobilisés.

Le terreau est plutôt favorable pour pousser l'expérience plus loin : au printemps 2018, les lycées avaient été secouées par la mobilisation contre Parcoursup et la réforme du bac. Rebelote en décembre de la même année : en plein mouvement des Gilets jaunes, les lycéens, notamment des lycées populaires, sortaient dans la rue et scandaient « Ni bac Blanquer ni Parcoursup » sur fond de « Gilets jauné hé-hé ». Dans les lycées, cela fait deux ans que l'injustice de ces réformes fait réfléchir, discuter et suscite la colère des jeunes. C'est le moment ou jamais d'exprimer ce qu'on pense. Pas pour le retour au vieux bac prétendument « national » et « égalitaire », conçu pour réaliser à l'échelle du pays une vaste opération de tri social et de reproduction des classes, sous le paravent de l'égalité des chances. Aux enfants du prolétariat, les moins bonnes filières des moins bons établissements, pour ceux de la bourgeoisie, le gratin scolaire. Dans cette société, l'école comme le reste n'échappent pas aux intérêts de la bourgeoisie. Les logiques qui président aux réformes dans l'éducation sont les mêmes que celles qui orientent la réforme des retraites, de l'assurance chômage ou la destruction de l'environnement ! C'est la main rampante du profit et de la préservation de la domination de classe.
Voilà ce que pourraient être les axes de discussion parmi les lycéenEs dans les prochains temps, dans les assemblées générales ou dans les rencontres interlycées qui fleurissent un peu partout, y compris au niveau national avec cette coordination nationale qui a déjà prévu une « semaine noire » a la rentrée, à partir du 16 mars. Voilà ce qui pourrait permettre de franchir le pas des E3C et faire rentrer plus avant les lycéenEs dans la lutte de touTEs contre les patrons et leur gouvernement.

Bastien Thomas

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