Éric Zemmour : l’arbre pourri qui cache la forêt

La énième « polémique Zemmour » mérite-t-elle que l’on s’y attarde ? Non, s’il s’agit, une fois de plus, de dénoncer les propos réactionnaires d’un réactionnaire qui ne vit que de la dénonciation de ses propos réactionnaires. Oui, si l’on considère ce nouvel épisode navrant comme un révélateur non seulement de l’air (pollué) du temps, mais aussi des effets délétères de dispositifs médiatiques structurellement toxiques.

En deux déclarations outrancières, le sinistre Zemmour aura réussi, une fois encore, à se placer au centre d’un certain débat politico-médiatique. Le 16 septembre, il affirme à Hapsatou Sy, chroniqueuse de l’émission « les Terriens du dimanche » sur C8, que son prénom est « une insulte à la France ». Deux jours plus tard, interviewé par le journal l’Opinion, il déclare que Maurice Audin « était un traître et méritait 12 balles dans la peau. »

Interdire Zemmour ?

Des propos qui ont suscité des indignations légitimes, visant Zemmour mais aussi les médias et journalistes/animateurs lui donnant la parole, entre autres et notamment Thierry Ardisson. Hapsatou Sy a même lancé une pétition en ligne pour demander « [d’]interdire de médias les personnes portant des messages d’incitation à la haine »

Si l’on peut comprendre les indignations, voire le dégoût que peut susciter un Zemmour (la pétition a recueilli à ce jour plus de 300 000 signatures), il est toutefois nécessaire de réaffirmer que la focalisation sur sa personne est une stratégie inefficiente, voire contre-productive, pour au moins deux raisons. La première est que des individus comme Zemmour se nourrissent, à l’instar de ce qu’a fait le Front national pendant des décennies, de ce type de réactions, hurlant à la « censure » et revendiquant un « parler vrai » qui dérangerait le « système ». 

La seconde raison, plus pernicieuse, est que la polarisation autour de Zemmour crée les conditions d’une redoutable opération de blanchiment de tous ceux qui ont participé, et participent toujours, de la légitimation des discours racistes, notamment islamophobes, sans lesquels Zemmour ne serait jamais devenu Zemmour, une figure du débat public qui peut tranquillement vomir sa haine un peu partout, puisqu’il est invité un peu partout. 

Quand le sage montre la lune…

Le cas Zemmour illustre ce que génèrent immanquablement des dispositifs médiatiques conçus comme des machines à produire du « buzz », du « clash », de la « petite phrase », et donc de l’audimat, du clic… et du fric. Dans la jungle des médias privés, mus par des logiques de concurrence, de profit et de rentabilité, Zemmour est un « bon client », dont les provocations outrancières garantissent non seulement de l’audience et des reprises par les « confrères », mais aussi la possibilité d’organiser de nouvelles émissions au cours desquelles on discutera de la polémique de la veille, en espérant en créer une nouvelle et alimenter la boîte à buzz.

Au-delà des dispositifs médiatiques et de la culture du clash, les micros tendus à Zemmour témoignent en outre du fait que ce qui lui tient lieu d’idées a acquis le statut d’opinion légitime, indice de la dégradation de l’air du temps et de la banalisation des idées réactionnaires et racistes dans le débat public. Faire de Zemmour une exception intolérable, c’est oublier tous ces journalistes, « intellectuels » ou responsables politiques qui, de manière moins vulgaire, incitent eux aussi à la haine, et joignent les actes aux  paroles en adoptant ou en soutenant des mesures et des législations stigmatisantes et discriminatoires. 

Zemmour est un raciste commode pour certains, qui leur permet de passer pour des blanches colombes alors qu’ils font partie d’un même continuum raciste et réactionnaire. Mais nous ne nous laisserons pas divertir : combattre Zemmour et ses idées, c’est aussi combattre ceux qui les diffusent, les légitiment et les mettent en pratique, quand bien même ils feraient semblant de s’offusquer du énième « dérapage » de leur adversaire complice.

Julien Salingue

 

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