C’est ce gouvernement qu’il faut déchoir !

Le théâtre continuera de tenir ses sessions avec ses acteurs payés grassement. Mais les députés l’ont avoué, il s’agit bien d’un théâtre...

Car, ce lundi 8 février, l’Assemblée  – cette institution censée représenter le peuple — a voté pour que soit inscrit dans la Constitution le principe officiel de son inutilité. Selon l’article voté — qui devra être entériné par le Congrès – l’état d’urgence qui concentre tous les pouvoirs entre les mains de l’exécutif... sera décidé par l’exécutif, en conseil des ministres, pour des périodes renouvelables de quatre mois.

Une forme de domination directe et policière de l’État sur la société

Comprenons-le bien : avant d’être des lois ou des articles de la Constitution, l’état d’urgence est une politique, un mode de gouvernement, une forme de domination directe et policière de l’État sur la société. Pas une autre logique de l’État, mais l’État qui dévoile sa logique comme outil de domination du Capital, qui inscrit ses avancées dans des lois ou dans des articles de la Constitution.

Cette politique a ses précédents historiques, Vichy et la guerre d’Algérie, qui rappellent son lien indissoluble avec le racisme et le militarisme. C’est pour cela qu’après avoir voté pour leur déchéance politique, les députés ont été appelés à voter le principe de la déchéance de la nationalité pour les « citoyens ».
Le paradoxe de cette politique, c’est qu’elle implique le consentement de la majorité qu’elle écrase. Car un pouvoir policier ne peut fonctionner que si la répression directe n’a à s’exercer que sur une minorité. Alors cette minorité doit être nommée et définie comme ennemie de la majorité. Et cette majorité doit réciproquement être nommée et définie comme communauté d’intérêts, sous la direction de l’État et la bannière de la Nation...

D’où l’évocation des racines chrétiennes de la France et la stigmatisation des musulmanEs, l’appel à un « nouveau patriotisme » et la dénonciation des grévistes qui se solidarisent avec les Goodyear, l’opposition entre des riverains/citoyens « légitimement excédés » à Calais et des « No border » apatrides qui exploitent la misère des réfugiés.

La nationalité, cet honneur dont on peut être déchu...

D’où l’exemplarité du débat sur la déchéance de la nationalité, dont tout le monde, y compris Valls, a admis que cela n’avait aucune efficacité dans la lutte contre le terrorisme. Cela passera-t-il concrètement dans la Constitution ? Qu’importe pour le pouvoir ! Le principe même du débat a légitimé ses présupposés : l’idée que la nationalité n’est pas un statut juridique — garantissant des droits — mais une valeur morale, un honneur dont on peut être déchu, et qu’il existe une partie de la population qui, par nature (pardon, par « culture »), quel que soit son statut, ne fait pas partie de cette communauté nationale illusoire...
Cela crée une situation hautement instable dont l’évolution n’est pas jouée à priori. Car le premier effet de cette politique est qu’elle finit d’affaiblir les médiations entre l’État et la société qui stabilisaient la domination de classe en la masquant. Une des pièces du puzzle était le PS qui justifiait son rôle par la combinaison de la présence d’éluEs agissant au sein des institutions avec la construction de liens organiques avec des associations et des syndicats au sein de la société. Après la LDH, après des syndicats, c’est au tour d’associations comme Amnesty International de dénoncer l’état d’urgence. Au moment où le rôle des éluEs au sein des institutions est nié. D’où les convulsions à venir de toute cette sphère, au sein et autour du PS.

Une course de vitesse est engagée

Face à la société, l’État est de plus en plus nu ! Il ne le restera pas : cette forme de pouvoir est fragile. Ne serait-ce que parce que la question sociale, la vieille taupe, ne cessera de rappeler les contradictions réelles au sein de la fiction nationale. Parce qu’une nouvelle explosion de la crise financière couve.
Une course de vitesse s’engage entre deux dynamiques, deux formes de mobilisation de la société. Soit celle-ci s’organise aux côtés de l’État et de la classe dirigeante au nom de la Nation, caporalisant toutes ses formes d’organisation, syndicats et associations : c’est la tendance vers le fascisme. Soit la société s’organise face à l’État en développant les solidarités de classe, en dénonçant le nationalisme, et en combattant toutes les formes de racisme, notamment l’islamophobie.

C’est le paradoxe ultime de l’état d’urgence : à condition de s’y opposer frontalement, il crée aussi l’opportunité de reconstruction d’une alternative à tout l’ordre dominant. Il faut reprendre ce beau mot d’ordre d’Act-up contre les lois Debré en 1997 : « Désobéissance civile – Refusez à l’État la complicité qu’il vous demande ! »

Denis Godard

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