Réforme de la loi Bichet : un enjeu démocratique pour la presse en France

Il n’y avait pas de quotidiens nationaux dans les kiosques jeudi 13 septembre. En cause : la « réforme » programmée de la loi Bichet de 1947 sur la distribution de la presse en France qui devrait se faire sur la base du rapport Schwartz, remis fin juillet à la  ministre de la Culture Françoise Nyssen et à Bruno Le Maire, ministre de l’Économie. 

Marc Schwartz est un haut fonctionnaire, ancien directeur de cabinet de Françoise Nyssen au ministère de la Culture. Il est celui qui a conclu un accord entre Google et la presse française avec le succès que l’on connait. Avec un rapport supposé faire des propositions pour moderniser la diffusion, on s’achemine vers un plan de libéralisation du secteur de la distribution, fragilisant un peu plus encore la presse en France, de nombreux titres se retrouvant sous la menace de ne plus pouvoir faire face aux coûts de distribution.

Liberté, solidarité, égalité

La loi Bichet (loi issue du programme du Conseil de la résistance) était fondée sur trois grands principes : la liberté (quiconque peut en France créer un journal), la solidarité (le système coopératif permet de mutualiser les coûts de distribution), l’égalité de traitement (la presse est diffusée de façon équitable sur l’ensemble du territoire).

Avec la réforme annoncée, il n’y aurait plus d’obligation pour les titres de passer par une coopérative existante (il en existe deux aujourd’hui : Presstalis et les Messageries lyonnaises de presse), mais d’organiser de nouvelles messageries afin de réaliser des groupages. Cela ressemble à l’ancien système pensez-vous ? Eh bien pas vraiment, dans la mesure où les règles qui avaient cours jusque-là seraient changées, puisque ce seraient les éditeurs qui fixeraient seuls leurs barèmes et non plus la coopérative où un éditeur, quel que soit son poids économique, vaut, démocratiquement, une voix.

Là où la loi Bichet était protectrice pour les titres les moins riches, ils se retrouveraient alors à la merci des plus gros : clap de fin du système de mutualisation.

On peut légitimement penser que les titres ne seraient plus traités de façon égalitaire mais que chacun verrait son existence sur le territoire tributaire de ce qu’il serait prêt à débourser. Une pierre de plus dans le traitement inégalitaire des territoires : certains journaux ne pourraient plus exister dans de petites zones rurales où le coût de transport est plus important.

Si le système de distribution est déjà bien imparfait, les mouvements en cours ne feront que l’aggraver, faisant du journal un objet pour les zones urbaines denses et s’adressant à une population au pouvoir d’achat conséquent.

Vers l’uberisation ? 

Pourtant, la presse papier, même si beaucoup l’enterrent déjà, reste un outil indispensable dans la diffusion de l’information palpable et des idées (ce sont plus d’un million d’exemplaires qui sont distribués chaque jour pour les titres les plus importants (le Monde, Aujourd’hui en France, la Croix, le Figaro, Libération, l’Humanité) ; demain un titre comme l’Anticapitaliste sera peut-être juste relayé au centre des plus grandes villes, pour les kiosques qui survivent encore à ce jour.

Et bien entendu ces nouvelles organisations entraineront dans leur sillon la remise à plat des statuts des salariéEs opérant dans la filière… Tout cela semble laisser entrevoir une « uberisation » de la presse française et pose une question de fond démocratique sur la liberté d’information, la presse devenant une marchandise comme une autre. Sera-t-elle demain distribuée par Chronopost ou livrée par Amazon ?

Les ouvriers du Livre ont donc fait grève jeudi 13 septembre à l’appel du SGLCE-CGT 1, et se sont rendus à près de 300 devant le Conseil d’État (avec le SNJ-CGT 2 et le SIPC-CGT 3), où une délégation à été reçue. Le gouvernement, qui n’entend rien négocier ni sur ce sujet ni sur les autres, devra malgré tout entendre la colère de la profession qui est plus que jamais mobilisée contre un projet de régression d’ampleur.

Correspondant

1 – Syndicat général du livre et de la communication écrite, regroupant le pré-presse, la maintenance, l’expédition, la distribution et les entreprises de Labeur.

2 – Syndicat national des journalistes.

3 – Syndicat des imprimeries de presse et de la communication.

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