« Pour une petite entreprise comme la nôtre, la situation est catastrophique »

Entretien avec Matthieu Guillemot, restaurateur et ancien conseiller municipal à Carhaix (Finistère).

Peux-tu nous raconter comment tu es devenu restaurateur ? Et comment est né ton restaurant, « Les bonnets rouges » ?
Après une scolarité un peu chaotique et quelques difficultés avec « l’autoritarisme », dans beaucoup de collèges et lycées en Finistère, j’ai obtenu, par alternance, un BEP/CAP hôtellerie.

Puis le goût et la passion de la cuisine sont venus comme celui de la révolte, de la rébellion et de... l’anticapitalisme.

J’ai travaillé pendant 14 ans en tant que salarié dans la restauration à Carhaix, avec un petit patron plutôt sympathique, mais le restaurant a coulé et j’ai connu mon premier licenciement économique puis, après reprise, un second licenciement.

Du coup avec deux copains on s’est dit que nous pourrions faire aussi bien, voire mieux nous-mêmes et, malgré les banques qui nous refusaient le moindre « pesos », nous avons empoché nos indemnités de chômage (ACRE) que nous avons investies dans le premier restaurant qui s’est bien sûr appelé le « Bonnets rouges » en rappel de la grande révolte de 1675 et de celle, à venir, de 2013...

Après 2 ans de fonctionnement dans ces premiers locaux nous avons décidé avec ma compagne de nous lancer dans l’aventure de notre propre restaurant « Les bonnets rouges », « Ar bone douruz ».

Avec la gestion de l’épidémie, quelle est la situation d’une petite entreprise comme la tienne ? Quel va être l’impact du déconfinement et des différentes mesures « d’accompagnement des entreprises » annoncées par le gouvernement ?
Pour une petite entreprise comme la nôtre, la situation est catastrophique. C’est le jour et la nuit entre le bla-bla et la réalité. Après 50 jours de fermeture administrative, ce n’est qu’au 46e jour que nous avons perçu les premières aides, soit 1 500 euros pour « l’entreprise », et 84 % du salaire net (chômage partiel) pour mes deux salariéEs.

Ayant peu de trésorerie, nous ne nous sommes pas versé de salaires (ma compagne et moi), afin de pouvoir rémunérer nos salariéEs pendant cette période.
Il y a bien sûr des inégalités et des injustices flagrantes entre le grand patronat et nous. Ils perçoivent eux des aides qui se chiffrent par dizaines de milliards, tandis qu’ils continuent de spéculer et de distribuer des dividendes aux actionnaires. Perversité quand Macron annonçait que les salariéEs ne perdraient pas un euro alors que le chômage partiel ce n’est que 84 % du salaire net... Sans parler de l’exonération des cotisations sociales qu’ils appellent eux « charges » et qui viendraient encore creuser le déficit d’une sécurité sociale dont on a tant besoin.

Pour moi les petits commerçants, restaurateurs et artisans s’inscrivent dans la lutte des classes car ils n’ont que leur force de travail et ne se dégagent souvent qu’une maigre rémunération, d’où le fait qu’ils ont été nombreux dans la lutte pour la défense de l’hôpital de Carhaix, des services publics ou encore contre les licenciements dans l’agroalimentaire pendant la lutte des bonnets rouges, et particulièrement à Carhaix au moment de la fermeture de Marine Harvest, quand Hollande disait « Mon ennemi c’est la finance » et que la multinationale du saumon licenciait toutes les ouvrières et ouvriers.

C’est pourquoi j’insiste toujours sur l’erreur qu’il y a à confondre les grands patrons, les capitalistes et celles et ceux qui, bien que possédant leur outil de travail demeurent... des prolétaires.

Durant cette crise à Carhaix, un regroupement s’est créé avec le soutien de la municipalité, « Resto Ensemble », qui vise à défendre l’ensemble de la profession, les risques de faillite et la défense des salariéEs du secteur.

Il ne faut pas se voiler la face, cette crise sanitaire et sociale va faire des dégâts chez celles et ceux d’en bas, qu’ils soient salariéEs ou petits commerçants, cafetiers ou restaurateurs.

Ce n’est pas d’ailleurs le « silence assourdissant » ni le courage politique de Ferrand, député de la circonscription, ex-PS et président du perchoir, qui va nous aider. À ce constat catastrophique s’ajoute l’annulation des Vieilles Charrues, un festival qui a pris une place centrale dans la région. Comment est-ce perçu à Carhaix ?
Au drame se rajoute le drame, et ce sont en effet les petits qui vont durement être percutés. Alors, certes, l’édition 2020 des Vieilles Charrues n’aura pas lieu. La constellation de toutes les associations qui participent, au-delà du plaisir de la musique, de la fête et des rencontres sera fortement impactée. Mais je pense surtout à tous les intermittentEs du spectacle (musicienEs, troubadours, technicienEs), à ce monde de la culture, de la musique, du plaisir, qui vont rester sur le carreau, comme bien d’autres artistes, acteurs des Vieilles Charrues. Ce sera tout autant le cas avec l’annulation d’autres festivals, grands et petits, si nombreux en terre bretonne.

Si le gouvernement mettait le pays en état de catastrophe naturelle et sanitaire, comme l’a exigé le maire de Carhaix dans sa lettre au ministre de l’Économie, cela permettrait de se retourner vers les grandes assurances qui, pour l’instant, restent fermées à toute aide et bien au contraire se gavent de profits en cette période où les voitures circulent bien moins et représentent bien moins de risques. Par ailleurs, l’État, comme il l’a fait pour l’école en rejetant la responsabilité sur les parents, a renvoyé aux organisateurs des festivals comme celui des Vielles Charrues la responsabilité de son annulation, bien légitime d’ailleurs.

Du coup, les assurances n’ont pas à couvrir les avances sur cachets pour les artistes déjà pressentis. Il est donc certain maintenant que les BretonEs seront privés de leur festival comme ils le sont déjà, et cela risque de se poursuivre, privés de leur littoral, puisque les plages sont interdites, sauf pour les drones et les hélicoptères de surveillance...

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