Loi Travail : Des stratégies syndicales à discuter

Le débat à l’Assemblée nationale ouvre une dernière (?) phase dans la lutte contre la loi travail. Depuis le 9 mars, la mobilisation s’est engagée, d’abord sous la double impulsion des jeunes et de la pétition en ligne. Sous la pression de nombreuses équipes, les directions syndicales nationales ont été contraintes de structurer la mobilisation.

Cette bataille s’est engagée dans un contexte marqué par des années de défaites et de reculs sociaux. La fracture syndicale, initiée dès les grèves de 1995 par la rupture ouverte du front syndical par la CFDT, est une donnée importante. Avec son plan, Juppé avait attaqué de front la Sécurité sociale et l’ensemble des secteurs de la fonction publique. Il provoqua ainsi la riposte, pour des motifs différents mais convergents, des appareils nationaux de FO, des grandes fédérations CGT de la SNCF, RATP, EDF-GDF (piliers incontournables, notamment « matériels », de la confédération), de la FSU, et des personnels concernés. Le blocage de l’activité économique provoqué par l’arrêt des transports avait validé la fausse piste de la grève par procuration.

Construire le rapport de forces, comment ?

Depuis, le mouvement social est à le recherche de la bonne formule permettant de faire reculer des gouvernements qui se sont bien gardés de reproduire la même configuration. Seule la crainte d’un embrasement de la jeunesse entrant en résonance avec la mobilisation des syndicats avait fait reculer Chirac et de Villepin sur le contrat première embauche en 2006.
Les grandes manifestations répétées contre les différentes attaques contre la Sécu ou les retraites n’ont ainsi pu qu’accompagner des reculs mineurs permettant tout au plus à la CFDT et à ses amies de justifier leur soutien aux contre-réformes.

L’arrivée en 2012, d’un nouveau gouvernement de « gauche » ajoutera aux hésitations des directions syndicales et à l’attentisme des salariéEs. C’est ainsi que les lois sur la compétitivité, loi Macron... ont pu passer sans ripostes significatives.
En 2013, la grève dans les raffineries de pétrole faillit reproduire une situation semblable, mais la répression gouvernementale, la discrétion du soutien des directions syndicales et les hésitations des syndicats mobilisés, ont rapidement mis fin à cette possibilité de blocage ouvrant la voie à une extension des grèves.

Contournement impossible

Le grand bond en arrière que constituerait l’adoption de la loi travail a entraîné une nouvelle fédération des volontés de riposter. Jeunes, salariéEs, précaires, équipes et directions syndicales se retrouvent dans une même volonté de combattre cette régression sociale.
Mais l’attentisme, voire le scepticisme des salariéEs, les tergiversations des directions syndicales, justifiées notamment par une réelle division, n’ont pas permis de démarrer un mouvement de grève qui donne envie aux autres salariéEs de s’y mettre.
À la SNCF, la direction fédérale CGT donne aujourd’hui une nouvelle version du scénario écrit par la fédération Mines énergie en 2004. Totalement imprégnée d’une logique d’accompagnement, de préservation de « rente syndicale », notamment au travers du comité central d’entreprise (CCAS), cette direction avait réussi à faire de la séquence du printemps 2004 un anti-1995, organisant la déconnexion des échéances et des motifs de mobilisation, ce qui laissa au gouvernement la maîtrise de l’agenda des contre-réformes1.
L’enjeu des journées de mobilisation inscrites au calendrier, à commencer par ce jeudi 12 mai, puis la semaine prochaine, est plus que jamais là : construire un rapport de forces qui impose au gouvernement le retrait de cette loi de régression sociale.

Robert Pelletier

  • 1. Une lecture toujours indispensable : Une privatisation négociée. La CGT à l’épreuve de la modification du régime de retraite des agents d’EDF-GDF, Adrien Thomas, L’Harmattan, 2006, 22,50 euros.

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