Le syndicalisme face à la contre-réforme des retraites

Un an après la mobilisation des Gilets jaunes, le mouvement syndical se retrouve en première ligne d’une mobilisation concernant un des enjeux centraux du système de relations sociales. Un mouvement des Gilets jaunes qui a déstabilisé un temps le pouvoir, obtenu la satisfaction partielle de ses revendications. Tout en étant en marge du mouvement syndical, notamment dans sa phase montante du mois de décembre 2018.

La perte d’influence du mouvement syndical résulte, pour l’essentiel, de trois causes. Tout d’abord la dislocation d’une grande partie des principales activités industrielles, en liaison avec une précarisation du salariat. Ensuite, le bilan de plusieurs décennies d’échecs de mobilisations de caractère national (retraite, Code du travail) ou plus sectorielles (fermeture de sites, licenciements, démantèlement du secteur public). Et enfin la volonté de marginalisation, par les gouvernements, des corps intermédiaires et au premier chef des organisations syndicales de salariéEs.

Le tout a réduit la crédibilité du mouvement syndical et ses capacités militantes. Le passage à la moulinette libérale des institutions représentatives du personnel en est la mise en pratique la plus destructrice.

Une légitimité à reconstruire 

Ainsi, après l’affaiblissement de la mobilisation des Gilets jaunes, les organisations syndicales sont contraintes de (se) reconstruire une légitimité dans le cadre d’un affrontement d’ampleur sur un sujet central. La CFDT, bien que forte de sa première place en matière de représentativité, ne peut reproduire la confrontation au mouvement qu’avaient choisie Notat et Berger, surtout après le lamentable échec de la mise en place de la pénibilité lors de la réforme précédente. Pour la CFE-CGC ou l’UNSA, le développement relatif de professions « intermédiaires » (technicienEs, ingénieurEs, cadres) accroît la nécessité d’être à l’écoute de leur base et pas seulement des pressions exercées par les directions d’entreprises ou d’administrations. La FSU est coincée entre, d’une part, des évolutions sociologiques tendant à une moindre radicalité et, d’autre part, des attaques particulièrement violentes tant en matière de métier que de rémunérations. Pour la CGT, l’affirmation de radicalité (« retrait du projet Delevoye ») est mise en difficulté par l’affaiblissement des équipes syndicales, que ce soit en termes d’effectifs, de savoir-faire ou de « repères ». Avec une inertie bureaucratique qui paralyse des appareils fédéraux ou régionaux institutionnalisés. Des traits que l’on retrouve à FO, avec cependant des traditions de confusion idéologique voire de collaboration de classe fortement ancrée dans de nombreux secteurs. Solidaires reste la plus sensible aux colères même si sa faible implantation dans la plupart des secteurs la rend dépendante des syndicats plus puissants, notamment la CGT. 

Construire des contrepoids

C’est au milieu de ce dédale syndical, avec l’enjeu de la « bataille de l’opinion », que le pouvoir tente de trouver une sortie pour son projet de réforme des retraites. Les intersyndicales, interpros, nationales ou locales sont fragiles et pourraient ne pas résister à des concessions significatives du gouvernement. Le report à une date ultérieure des mesures paramétriques (augmentation du nombre d’annuités, report de l’âge « pivot ») et celui de la date de mise en œuvre de la réforme pour les régimes spéciaux (on parle de salariéEs néEs en 1975) pourraient bien fracturer profondément le front syndical, tant entre organisations qu’à l’intérieur de certaines d’entre elles, surtout si l’isolement des « régimes spéciaux » devait perdurer. Explosivité des colères accumulées et auto-­organisation sont les seuls contrepoids.

Robert Pelletier

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