Ford Blanquefort : comme une obsession de ne plus subir les choses

Ça paraît dérisoire et anecdotique mais, la semaine dernière, à 6 mois de la fin, il y avait des élections professionnelles pour le futur CSE (remplaçant du CE). C’est la direction qui avait tenu absolument à ce qu’elles aient lieu alors que l’ensemble des syndicats ne le souhaitaient vraiment pas. À quoi bon aller voter alors que les préoccupations n’en sont pas du tout à choisir de futurs délégués, les collègues préparant leurs départs, en préretraite ou cherchent un emploi ailleurs en prenant rendez-vous avec le cabinet de reclassement…

Un succès électoral qui fait plus que du bien

L’abstention a été logiquement plus importante que d’habitude, mais 70% de l’effectif a voté. Et surtout, nous avons eu la bonne surprise avec des résultats très positifs pour la CGT. Nous avons obtenu la majorité absolue, avec 8 sièges sur 15, et 53% tous collèges confondus. Cela constitue pour nous, dans le contexte actuel, une belle victoire qui fait un bien fou au moral.

Certes, cela ne change rien à ce que nous vivons. L’usine ferme et nous sommes licenciés dans quelques mois. Mais quand même. Après des mois d’une bataille perdue pour sauver l’usine, pour qu’il y ait une reprise, après des mois avec des tensions, des conflits entre collègues et syndicats, avec des craintes et de l’écœurement, l’ambiance n’est pas au top.

Ce succès pour l’équipe militante est le signe qu’il y a encore un parfum de résistance. Car cela traduit une reconnaissance de notre combat, de notre détermination et, quelque part aussi, de notre orientation, celle de la bataille pour l’emploi. Car nous avions insisté ces dernières semaines sur l’importance de se donner un peu plus de moyens d’action pour la suite en choisissant des délégués qui continueront la lutte dans la période qui vient : dans les réunions pour la ré-industrialisation du site en tentant toujours de pousser les pouvoirs publics à agir et dans les tribunaux (TGI pour commencer) dès ce mois d’avril, en attaquant Ford pour absence de motif économique dans la fermeture l’usine.

Récupérer notre dû

Donc, même si nous regrettons depuis le début la très faible mobilisation qui ne nous a pas permis de changer la donne, le fait est que le mécontentement et la contestation se sont exprimés dans cette élection. Ce qui nous met en position pas complètement défavorable pour la suite. Notre légitimité renforcée peut nous aider face à Ford et surtout à l’État et aux collectivités territoriales.

Il est difficile de dire ce que nous pourrons vraiment faire, comment nous pouvons encore agir, influer sur les évènements. Dans l’immédiat, dès cette semaine avec les NAO, avec deux autres syndicats, nous allons tenter de mobiliser pour obtenir une prime exceptionnelle, histoire de faire payer Ford. Nous revendiquons un partage des richesses (des profits autour de 7-8 milliards de dollars annuels) : si les dirigeants ou les actionnaires peuvent empocher des millions de dollars, alors il n’y a pas de raison que les travailleurEs n’aient pas un bout de cette fortune. C’est notre dû que nous aimerions aller chercher, aller arracher.

Pour cela, il faut un rapport de forces, il faut un sentiment de légitimité et il faut que le sentiment d’injustice qui existe devienne une véritable colère. Ce que nous n’avons pas réussi à faire contre la fermeture de l’usine, en nous faisons virer comme des moins que rien, peut-être que cela serait possible maintenant pour exiger notre dû. En tout cas, nous tentons.

Le chômage, une affaire individuelle ?

Que ce soit pour une prime ou pour l’emploi, on doit faire face à une propagande permanente, patronale et gouvernementale, relayée bien souvent pas les grands médias. La fermeture de l’usine est banalisée, dédramatisée, d’ailleurs le quotidien Sud-Ouest n’en parle plus, c’est plié, c’est comme si nous étions déjà passé à autre chose. Régulièrement, il y a même des articles pour dire qu’il y a des créations d’emplois ici et là, dans les entreprises du coin, que les ex-Ford devraient être reclassés ici et là. Pas de souci donc. Cela ressemble bien à des mini-campagnes idéologiques pour faire croire que les pouvoirs publics travaillent ou que les patrons embauchent et seraient même préoccupés par le sort des salariéEs licenciés de Ford ou d’ailleurs. La solidarité quoi.

Dans le discours dominant, le chômage, c’est un problème individuel, celui ou celle qui se trouve sans emploi ne peut que s’en prendre qu’à lui ou elle-même. C’est dit plus ou moins clairement, cyniquement. Si on cherche, si on se forme, si on en veut, si on est malin, on trouve du boulot. C’est comme si les 8 millions de chômeurEs, c’était une légende. La pression comme la culpabilisation sont là. Ne perdons pas de temps à râler, à dénoncer un système ou les logiques destructrices de la course aux profits. Non, il faut aller chercher les opportunités, quitte à passer avant les autres.

De toute façon tout est comme ça. Si on veut on peut. C’est la morale individuelle, individualiste. La direction, les pouvoirs publics, chacun dans leur style, cultivent le chacun pour soi. Et évidemment ça perturbe la conscience collective et ça complique du coup la résistance.

Le suicide, aussi une affaire individuelle ?

La machine écrase tout sur son passage. Il y a un autre exemple avec le drame des suicides. En 6 mois, trois de nos collègues se sont donné la mort. À chaque fois la direction s’est dédouanée immédiatement, par réflexe. Le suicide, ce serait aussi une affaire individuelle. Ça relèverait forcément de la vie personnelle, cela viendrait de soucis dans la vie privée (santé, famille…). Comment oser penser que cela pourrait venir de l’usine, des conditions de travail, d’un licenciement ? D’où pourrait venir cette idée que Ford, par sa politique, son arrogance, son mépris des gens, pourrait quelque part avoir une responsabilité dans la mort de ses salariéEs ? Il a suffi qu’on en parle un peu dans nos tracts, que nous fassions le lien entre licenciements, craintes du chômage et suicide, pour que la direction nous accuse d’instrumentaliser les drames et nous demande de ne plus en parler.

Oui, les politiques patronales de rentabilisation, de réduction des coûts, sont des politiques criminelles car elles écrasent les gens, elles aboutissent à des drames, elles finissent par tuer. Mais pour le dire, pour seulement le penser, c’est déjà une bataille contre les pressions, les chantages, les menaces même, contre une volonté de nous faire taire. C’est une véritable guerre de classe qui est à l’œuvre.

Jusqu’ici tout va bien ?

Voilà l’histoire. Une usine ferme, des gens sont virés après des décennies de « bons et loyaux services », comme des moins que rien, le patron a bonne conscience, il a fait ce qu’il a pu pour nous, il s’excuse de cette fin et nous guide vers la sortie, calmement, impunément. Et il faudrait accepter, continuer à subir. Rien ne sert de se mettre en colère. Il faut rester sage, concentré sur son avenir, rester professionnel, car oui il faut bien finir les derniers objectifs de production, jusqu’au dernier jour, prendre nos rendez-vous auprès du cabinet de reclassement, bien remplir son CV, faire le point sur nos compétences, nos savoir-faire, trouver la bonne formation pour être « réemployable » demain, ou bien créer son entreprise pour créer soi-même son emploi …

Alors il y a des moments où on rêve que ça pète, que la colère explose contre ce système bien rodé, contre les profiteurs, contre tous ceux qui nous font la morale, nous diminuent. Car il s’agit plus que de nos emplois ou de nos salaires, il s’agit de nos dignités, de nos vies. Et elles valent bien de relever la tête et de faire tout péter.

Philippe Poutou

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.