« Concertation » : les hautes sphères syndicales à l’arrière-garde

Pendant qu’en bas, le lundi 10 décembre, des milliers de Gilets jaunes tenaient leurs ronds-points, dans la pluie et le vent, des milliers de lycéenEs tenaient leurs blocages et assemblées, malgré une traque policière forcenée, des discussions vives se poursuivaient dans les entreprises et les quartiers sur les moyens de soutenir ou rallier, y compris par la grève, la spectaculaire révolte sociale et politique qui s’est emparée du pays, les chefs syndicaux – sauf ceux de Solidaires – accouraient chez Macron, là-haut, dans les salons.

Il y avait du monde au grand raout : ministres avec leurs staffs, présidents des assemblées et autres conseils, notables régionaux, représentants patronaux… et représentants de la CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC et FSU : « corps intermédiaires » – ou « entremetteurs » ? –, succédanés d’interlocuteurs de Macron prêts à l’aider à une « sortie de crise » à sa sauce. C’est d’ailleurs l’un d’entre eux, Laurent Berger, qui proposait déjà à Édouard Philippe, il y a 3 semaines, de lui sauver la mise par une rencontre au sommet !

Légitimité usurpée
Depuis l’émergence de la révolte des Gilets jaunes, les chefs syndicaux s’échinent de fait à s’en démarquer. Le leitmotiv revient sur les « homophobes, xénophobes et racistes » et militants d’extrême droite qui seraient dans leurs rangs. Probablement. Mais y a-t-il vraiment besoin d’aller chercher l’extrême droite pour trouver des toiles d’araignée réactionnaires et racistes dans un mouvement ouvrier dont déjà depuis des décennies les hautes sphères sécrètent le nationalisme, voire le chauvinisme ? Autre argument des chefs syndicaux : ce mouvement des Gilets jaunes n’aurait ni les bonnes revendications (les salaires) ni les bons modes d’action (la grève). Un peu plus compliqué. Et surtout piètre justification pour ne pas le soutenir !

Où est la conscience de classe ?
Durant les actes I et II des ­Gilets jaunes, avant le samedi 1er décembre qui a enflammé les Champs-Élysées et tandis que bien des militantEs syndicaux se portaient à titre individuel sur des barrages et blocages de Gilets jaunes, les hautes sphères syndicales les ignoraient dans leurs communiqués et/ou cherchaient des contre-feux. Laurent Berger proposait donc à Édouard Philippe ses bons services. Philippe Martinez, quelque peu bousculé, évoquait une « convergence » nécessaire mais appelait le 1er décembre à une manifestation concurrente à Paris (2 000 à 3 000 personnes) dont il n’a pas voulu qu’elle rejoigne les Gilets jaunes.
Après l’acte III et le tournant du 1er décembre, tandis que dans les rangs syndicaux un nombre croissant de militantEs et sections appelaient à manifester le samedi suivant avec les Gilets jaunes, les confédérations – sauf Solidaires – publiaient le communiqué honteux du jeudi 6 décembre dénonçant « toutes les violences » et affirmant que « le dialogue et l’écoute doivent retrouver leur place ». Ni plus ni moins que l’allégeance à Macron…
Pas plus qu’avant, la CGT n’appelait à participer à l’acte IV du samedi 8. Elle proposait au contraire un nouveau contre-feu avec l’annonce d’une « journée d’action » pour le vendredi 14, bien loin ! Et si, peu à l’aise dans leurs baskets, les dirigeants de la CGT refusaient de se rendre au rendez-vous d’Édouard Philippe le 7 décembre, ils acceptaient celui de Macron trois jours plus tard… Un signal détestable donné aussi bien à l’ensemble de la classe ouvrière qu’à sa fraction en lutte sur les ronds-points et barrages qui s’avérait autrement consciente des enjeux par les premières réponses cinglantes de Gilets jaunes au discours de Macron.

La grève générale, ils ne l’auraient pas volée
Dans le paysage s’inscrit désormais la « journée d’action » de la CGT du 14 décembre et surtout l’acte V des Gilets jaunes, le 15. Martinez n’appelle pas clairement à la grève le 14 ni ne se prononce en faveur d’une participation au samedi 15 décembre. La CGT, qui conserve une base combative, se décidera-t-elle à appeler à lutter aux côtés des Gilets jaunes ? Un mouvement d’ensemble, une grève générale, serait aujourd’hui la réponse à Macron et ses amis grands patrons. D’autant qu’une partie de la jeunesse a basculé. Cette suite indispensable dépend à ce jour de la détermination apparemment non entamée des Gilets jaunes, comme de celle des travailleurEs et militantEs syndicaux et politiques qui s’apprêtent à joindre leurs luttes, dans les entreprises, à celle déjà engagée sur les carrefours et dans la rue.

Michelle Verdier

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