Besancenot: “Les débordements sont une stratégie du pouvoir”

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Article du Dauphiné. Pour Olivier Besancenot, les débordements constatés lors des manifestations contre la loi El Khomri relèvent d’une stratégie politique. Une stratégie également basée sur des éléments de langage qu’il décrypte dans un livre : "Les mots sont un domaine de lutte sociale et politique", dit-il.

Que pensez-vous des débordements qui ont eu lieu jeudi lors des manifestations contre la loi travail ?
C’est une stratégie politique du pouvoir qui crée les conditions des affrontements. Quand on met ce genre de dispositif policier en contact avec la manifestation, voire en son sein, on sait qu’on va créer une réaction violente sur une partie du rassemblement. C’était de la provocation.

Donc c’était prévisible ?
C’est vieux comme le monde. Avoir ce type d’image le soir à la télé vise à dissuader les gens à aller manifester, de tenter de diviser le mouvement. C’est aussi donner la parole à la préfecture de police plutôt qu’au gouvernement.

Les manifestations vont-elles continuer ?
Oui ça se passe dans la rue. La solution, c’est le nombre. Le gouvernement ne va pas reculer devant une contestation virtuelle mais s’il pense qu’il y a plus à perdre qu’à gagner à laisser la contestation s’amplifier. Il faut donc montrer la force du nombre avec des actions, des manifestations, des blocages, des occupations.

Vous dénoncez les éléments de langage dans un livre. Est-ce que la mobilisation autour de cette loi les met au jour ?
Oui. Les mots sont un vrai domaine de la lutte politique et sociale. Diviser pour mieux régner est l’arme des puissants. Le langage fait partie de cette stratégie-là. On n’est pas seulement amener à lutter contre les suppressions d’emploi mais aussi contre ce type d’offensives.

On ne dit plus patrons mais entrepreneurs, on ne dit plus capitalisme mais économie sociale de marché, etc. Ce n’est pas anodin. « Plan de sauvegarde de l’emploi » pour licenciement et fermeture d’usine, est un terme terrible. Quand on connait les conséquences humaines des fermetures d’usines, les divorces, parfois les suicides…

Est-ce une façon de faire de la politique ?
Oui surement, de la politique militante, où l’on pose des questions de société, des choix, pas la politique institutionnelle. A travers ce petit dictionnaire, on constate qu’il y a une politique discréditée qui est la politique institutionnelle et une politique qui peut revoir le jour, qui pousse à ras du sol quand des individus se prennent en main, prennent conscience de leurs forces.

C’est ce qui se passe à Nuit Debout. Quel sera son avenir ?
On ne peut pas le savoir. Si tout se termine sur le sentiment d’une défaite, toutes les énergies qui se seront révélées ne seront pas enterrées, mais coupées dans leur élan. On a besoin de victoire, et de se dire que ce à quoi on a cru, la solidarité, a payé. Le mois de mai sera donc décisif, pas forcément pour le code du travail mais pour la situation politique de ce pays. Si un mouvement gagne avec toutes ses énergies, il y a un agenda politique qui n’est plus simplement électoraliste et institutionnel mais un autre espace.

La contestation autour de cette loi est-elle un marqueur entre les deux gauches ?
C’est l’un des marqueurs. Ce n’est plus le seul. Il y a une fracture irrémédiable entre les deux.

Assiste-t-on à une recomposition politique ?
Non car la recomposition est l’idée qu’il y a agrégation d’organisation déjà existante. Là, on a besoin de refondation politique. Dire que l’on est dans ce moment-là serait prétentieux et serait mettre la charrue avant les bœufs. Mais c’est la meilleure nouvelle qui nous soit arrivée depuis longtemps.

Pourquoi maintenant ?
La dimension politique est sans doute la plus forte : le gouvernement a joué de son appartenance politique pour opposer un argument d’autorité à ses opposants. La déchéance de nationalité a franchi la ligne rouge sur les questions morales et très vite ensuite c’est la loi travail qui franchit la ligne sur les questions sociales. Cela a signé le moment du « trop c’est trop » pour beaucoup de gens. C’est un des ressorts qui fait que la mobilisation tient.

"Petit dictionnaire de la fausse monnaie politique", Olivier Besancenot, éditions du Cherche-Midi, 12 euros.

Par Recueilli par N. M.

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