« Les pompiers sont au bord de la rupture »

Entretien avec Thomas, pompier professionnel et responsable syndical CGT en Isère. Il revient pour nous sur le mouvement national des sapeurs-pompiers, qui dure depuis le 25 juin.

Quelle a été la genèse du mouvement ?
Avec un nombre d’interventions qui augmente et des effectifs qui stagnent, nous sommes actuellement dans une impasse… Depuis des années, la grogne se fait sentir d’un centre de secours à l’autre, avec des grèves de-ci de-là. Comme touTEs les personnels des urgences, les pompierEs sont au bord de la rupture et nos revendications sont toujours au point mort. Nous sommes confrontéEs à un quotidien de misère et de détresses de toute nature, auxquelles nous devons trouver des solutions ; et nous manquons dramatiquement de moyens humains. Depuis le 14 mars, l’inter­syndicale attend des réponses précises du ministre de l’Intérieur notamment sur l’augmentation des effectifs, mais comme d’habitude les rencontres sont toujours stériles. Le dialogue social c’est de la fumisterie. Nous n’avons pas d’autre choix que d’engager un grand rapport de forces. Il nous faut donc patiemment construire un mouvement d’envergure nationale, si possible en convergence avec d’autres secteurs en lutte.


Quand le mouvement a-t-il commencé ?
Nous sommes en mouvement depuis le 25 juin 2019, à l’appel de 7 syndicats (CGT, syndicat autonome, CFDT, CGC, CFTC, UNSA, FO), qui représentent 85 % des sapeurs-pompiers professionnels. L’intersyndicale réunie le 10 septembre vient de faire le point. Nous en tirons un bilan plutôt positif, car le mouvement a été suivi par 90 services départementaux d’incendie et de secours (SDIS) sur 100, même si le niveau de mobilisation reste encore à amplifier. Nous continuons donc la lutte avec un temps fort  en ligne de mire : nous appelons tous les sapeurEs pompierEs et agentEs des SDIS à participer à une grande manifestation nationale à Paris le mardi 15 octobre 2019.


Comment expliques-tu cette ­difficulté de mobilisation ?
Le problème, c’est qu’avec la casse du service public le service minimum est devenu le service normal. Nous sommes dans la même problématique que les urgentistes, les pompiers grévistes sont souvent réquisitionnéEs… Du coup la grève devient presque un effet d’annonce : on met des banderoles, on organise, en jours de repos, des diffusions de tracts, mais on travaille comme d’habitude avec  simplement le port d’un brassard annoté « gréviste ». Les pompiers étant tenuEs d’assurer la continuité du service public.
D’ailleurs, j’en profite pour vivement dénoncer les sanctions de toutes sortes. Par exemple dans le département du Val-d’Oise, qui détient à mon avis le pompon national de la répression syndicale, les camarades grévistes sont viséEs par des procédures disciplinaires pour « refus d’obéissance » et « port de brassard illégal »… Un comble. La direction du SDIS 95 a décidé que le port du brassard serait désormais autorisé, mais uniquement avec des modalités très restrictives. Le port du brassard est notre seul moyen d’expression et on essaie de nous l’enlever. Évidemment, face à ces pressions, les camarades ont résisté, 21 pompiers ont reçu un blâme et deux délégués ont été exclus une journée. C’est intolérable.  
Sans oublier un autre pompier, suspecté d’être un « black bloc », arrêté lors d’une manif Gilets jaunes, et condamné à 10 mois de prison avec sursis. Suspendu depuis, nous demandons sa réintégration… Dans les Bouches-du-Rhône ou en Indre-et-Loire, les interdictions de taguer les camions sont tombées.
J’ai aussi une pensée particulière pour notre camarade Olivier un pompier gilet jaune très grièvement blessé à la tête par un tir de LBD lors d’une manif rue Sainte-Catherine à Bordeaux.
De mémoire, nous n’avons jamais subi autant de répression. Tout est fait pour empêcher l’extension du mouvement.


Quelles sont vos principales revendications ?
La revendication phare est l’augmentation des effectifs professionnels. Nous sommes dramatiquement en manque de personnel. On a de moins en moins de moyens et de plus en plus d’interventions. On ne s’en sort plus, il y a urgence, ça craque de partout… Nous exigeons aussi la revalorisation de notre prime de feu, qui n’a pas été réévaluée depuis 1990. Nous demandons en outre le retrait du projet de loi de transformation de la fonction publique et l’organisation d’une grande table ronde avec tous les personnels de santé car nous subissons tous cette politique d’austérité.


Christophe Castaner a annoncé le 23 juillet dernier que les pompierEs pourraient être équipés de caméras-piétons. Qu’en penser ?
Je m’exprime en tant que CGT. Équiper les pompiers de caméras c’est de la foutaise, on se moque de nous. La mission des pompierEs c’est de porter secours, pas de fliquer la population. C’est même contre-productif et cela risque de détruire tout le travail de relation sociale et de confiance que nous avons tissé, à Grenoble, avec les jeunes des quartiers populaires, notamment celui de la Villeneuve.


Une dernière phrase ?
Je pense qu’il faut impérativement construire un tous ensemble pour gagner. Pour reprendre confiance nous avons grandement besoin d’une grande victoire sociale, c’est la raison d’arrêter les grèves dites saute-moutons, sans lendemain. À mon avis, nous devons lier les revendications catégorielles et des revendications unifiantes avec l’objectif de se retrouver tous dans la rue : le même jour, au même endroit et à la même heure. La bataille contre la retraite par points sera un enjeu majeur…
Propos recueillis par notre correspondant

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