Ne laissons pas les Ehpad devenir des mouroirs !

Loïc Escaich, aide médico-psychologique en Ehpad, syndicaliste et militant du NPA du Tarn nous raconte la situation dans ces établissements accueillant des personnes âgées particulièrement sensible au coronavirus, et qui vivent déjà en temps normal des conditions extrêmement difficiles.

Quelle est la situation dans les Ehpad  ?

La situation est dramatique. Ça fait d’ailleurs trois ans qu’on est en lutte, qu’on dénonce le manque de moyens humains et financiers. Et maintenant on va devoir gérer une crise sanitaire. On parle des Ehpad depuis quelques jours parce que le coronavirus y est arrivé. On est la dernière roue du carrosse  : on n’a pas eu de masques, ou très peu, nous devons nous occuper des personnes âgées, en fin de vies et qui n’iront pas à l’hôpital. Ce sera à nous de gérer cette situation, sans moyens de protection, avec un personnel qui n’est pas forcément formé pour y faire face.

Comment s’organise le confinement  ?

Des protocoles qui sont fournis par l’ARS (Agence régionale de la santé). Les familles ne peuvent plus venir voir leurs parents. Ça a été perçu dans un premier temps comme une manière de protéger les gens. Le problème est que maintenant il s’agit d’un confinement en chambre individuelle et ce sera très compliqué de tenir six semaines à deux mois, de proposer des animations en chambre individuelle. On n’y arrivera pas ou très difficilement, malgré les efforts de toutes les catégories de personnel.

Si le coronavirus entre dans les Ehpad, on ne sait pas si les familles pourront venir voir leurs parents pour un dernier hommage avant le décès.

On manque de personnel qui, déjà avant le coronavirus, était fatigué et accumulait les heures supplémentaires. On fait souvent des journées de douze heures, et les salariéEs disponibles dans cette crise sanitaire vont faire encore plus d’heures. Cette augmentation massive de la présence auprès des malades, nous met en danger mais aussi nos familles.

À tel point que l'ADPA, l’association des directeurs d’établissements, dénonce avec les syndicats de salariéEs, le manque de moyens humains et financiers. La branche aide à domicile se trouve dans les mêmes difficultés.

Comment faites-vous quand quelqu’un est infecté  ?

Quand une personne est infectée, elle est isolée. En général, on ne teste pas les résidents. On ne le fait que lorsqu’il y a plusieurs cas qui présentent plusieurs symptômes. On sait alors si on a une épidémie. Mais on n’attend pas les tests pour confiner l’intégralité de l’établissement.

En revanche, chaque établissement doit se doter de salles dans lesquels on pourrait regrouper beaucoup de résidentEs touchéEs par le virus, dans des ailes ou des services. On revient au problème qui est que les soignants des Ehpad n’ont pas l’expérience pour soigner ce genre de virus et que nous n’avons aucun moyen.

Dans mon établissement par exemple, on collecte les lunettes, on en a une dizaine pour 100 résidents, nous n’avons pas encore de masques – à part quelques gros masques FP2 mis de côté pour des soins sur des malades du coronavirus. Nous fonctionnons avec de petits masques en tissus, pas aux normes, qui sont plus là pour rassurer que pour protéger. Nous n’avons rien pour protéger au niveau des chaussures, pas charlottes, seulement quelques blouses. Les quelques masques que nous avons eus devaient nous durer la journée alors que leur durée de vie est de trois heures.

Comment la situation est perçue  ?

Les résidentEs n’ont pas nécessairement peur car ils font confiance aux soignantEs, ces personnes qui s’occupent toujours d’eux, malgré le manque de moyens, que nous constatons ensemble, résidentEs et personnels.

Pour les unités Alzheimer, la situation risque d’être différente  : si le coronavirus arrive, il faudra peut-être se poser la question des contentions. Les projets pédagogiques sont déjà remis en cause car la priorité est de sauver les résidents, ou peut-être de faire en sorte qu’il y ait le moins de morts possibles – du point de vue du gouvernement.

Les familles sont très inquiètes mais on a peu de retours. Elles appellent en fonction de l’actualité et sont très solidaires avec le personnel car elles voient la charge de travail et les conditions déplorables dans lesquelles nous exerçons. Les problèmes que nous rencontrons sont particulièrement visibles grâce aux luttes menées ces dernières années.

Le personnel vit la situation avec beaucoup de colère et de peur car on n’a pas le matériel, parce qu’on n’est pas habitué à être en première ligne et face à ce genre d’épidémie. Il y a beaucoup d’arrêts maladie, parce que les collègues sont déjà épuisés. Et beaucoup de colères parce que Macron n’a pas évoqué les Ehpad, où en travestissant la réalité de notre situation.

Dans les grosses structures, quand ils voient qu’ils n’ont vraiment pas le matériel, certainEs salariéEs font valoir leur droit de retrait. Ce sont des bras de fer avec les directions, dans la fonction publique territoriale ou dans le privé. Ce droit de retrait exerce une grosse pression sur les propriétaires d'Ehpad et les directions. Les salariés en ont marre de travailler pour des salaires de misère et dans cette période difficile, il ont l'impression d'être envoyé au casse pipe sans aucun moyen.

Quand il y a une épidémie, l’ARS est supposée dégager du matériel et fournir du matériel. À chaque fois que les Ehpad ont été touchés, pratiquement la totalité du personnel a été contaminée par le coronavirus – sans décès pour l’instant. On sait que 40 à 50 % des résidents qui sont contaminés, avec un taux de décès énorme, mais nous ne pouvons pas répondre vu le manque de moyens.

Quand le gouvernement prétend qu’en France on ne choisit pas qui on soigne, c’est clair que c’est faux  : depuis le début, ils avaient prévu de s’occuper des personnes qui vont à l’hôpital et en réanimation, mais les personnes âgées de nos établissements ne seront pas acceptées à l’hôpital. Elles ne survivront pas et c'est les personnels des Ehpad qui devront accompagner leur fin de vie.

Quelles sont vos revendications  ?

Les principales revendications, c’est d’être entendus, reconnus, dans les Ehpad et dans les services à domicile. On veut du matériel  : des gants, des masques… On va devoir faire des soins de longue durée et on sera exposé. Il y a aussi toutes les revendications qu’on met en avant depuis trois ans pour faire face à la souffrance du personnel et veiller au bien être des résidents. Il faut donc des embauches – l’intersyndicale revendique la création de deux postes par établissement. Il faut augmenter les salaires, car beaucoup de travailleuses sont dans la précarité.

Il me semble que quand on sera sorti de cette crise, les gens seront fatigués mais il y aura une grosse dynamique pour reprendre la lutte. Les gens ont pris conscience du fait qu’il fallait reprendre le combat. Il faudra aussi être méfiants parce que, du fait de la crise, il y a des glissements vers des journées de travail de 11 heures ou douze heures, avec des temps de travail sur la semaine énormes, avec des suppressions de postes. Il faudra aussi revenir à un droit du travail décent  ! Dans cette crise inédite et très meurtrière, le personnel des Ehpad ne va rien lâcher pour le bien-être de nos aînés à la différence du gouvernement qui les a abandonné depuis tant d'années.

Propos recueillis par Antoine Larrache et Fred Speelman

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.