L’heure de la mobilisation à l’hôpital et dans la santé

Même Jupiter peut se tromper. Il peut même lui arriver de le reconnaître. Lors d’une nouvelle visite surprise à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, le 15 mai, Macron a admis avoir « sans doute fait une erreur dans la stratégie annoncée il y a deux ans » pour l’hôpital. Il a reconnu que les plans successifs d’Agnès Buzyn étaient « sous-dimensionnés » et a chargé Olivier Véran, ministre de la Santé, de proposer très rapidement un nouveau plan.

Le plan en question devrait être présenté au cours de l’été, suite à une concertation avec les collectifs et syndicats qui s’ouvrira le 25 mai. Les mesures retenues figureront dans le projet de loi de la Sécurité sociale qui n’entrera en vigueur qu’en… 2021. Si le pouvoir semble s’être résolu à certaines concessions sur les salaires, rien ne laisse présager une réorientation permettant à l’hôpital et au système de santé de sortir de la crise et de prendre en compte les exigences portées par la société au cours des dernières semaines. L’heure est donc à la mobilisation.

Inquiétudes du pouvoir face aux mobilisations

« L’autocritique » présidentielle et les annonces gouvernementales témoignent d’une brusque prise de conscience et surtout d’une forte inquiétude au sommet du pouvoir. Depuis lundi, à Toulouse, à Nantes, à Paris (hôpital Robert-Debré) et dans bien d’autres villes, ont eu lieu des manifestations des personnels hospitaliers accompagnés de leurs soutiens. Ils et elles exigeaient les moyens de travailler, de soigner et des salaires décents. Ces mobilisations ont commencé à s’étendre. Elles sont relayées par un appel unitaire des collectifs et syndicats de la santé à des « jeudis de la colère » et à une journée nationale de mobilisation en juin. Il y avait donc, pour l’exécutif, urgence à éteindre l’incendie. Un embrasement du monde de la santé, avec le soutien du grand mouvement de solidarité avec l’hôpital qui accompagne l’épidémie, changerait la situation politique. Il permettrait de donner une forme concrète, par la mobilisation, à la volonté de faire que le « monde d’après » soit meilleur que celui d’avant.

L’exécutif a compris qu’il ne suffirait pas d’une prime versée « pour solde de tout compte » et d’une médaille distribuée aux « bons petits soldats » à l’occasion du 14 Juillet pour calmer la colère et répondre aux attentes. Il lui est également difficile d’envisager, comme il en a l’habitude, de casser le mouvement par la répression. Les images des « héros » gazés et matraqués seraient dévastatrices, et risqueraient de mettre le feu aux poudres dans toute la société.

Pas de changement de cap

Mais si le pouvoir a pris conscience qu’il fallait louvoyer et faire des concessions, il n’envisage pas un instant de changer de cap. Les déclarations de Macron, précisées dans l’interview donnée par Véran au Journal du dimanche, le confirment.

La seule concession significative annoncée concerne les salaires. Ceux-ci seraient relevés pour se situer « dans la moyenne européenne ». À quelle échéance ? Dans quelles conditions ? Pour quelles catégories de personnel ? On ne le sait pas encore.

Il est question de favoriser l’investissement pour le matériel et les bâtiments, mais on chercherait en vain dans les annonces de Macron et Véran la moindre allusion au principal motif des grèves et mobilisations hospitalières tout au long de l’année 2019 : le manque de personnel, dû à l’austérité budgétaire, avec pour conséquences les fermetures de lits et de services, les restructurations hospitalières, les attentes aux urgences, les services bondés, les personnels épuisés, la sécurité des malades et la qualité des soins mises en cause.

Pour Macron et Véran, le recrutement massif de personnel et sa formation ne sont pas à l’ordre du jour. Et si ce dernier envisage la possibilité de rouvrir des lits, il n’indique pas avec quel personnel.

Imposer d’autres choix

Pour l’exécutif, les solutions sont ailleurs, dans une organisation du travail encore plus « flexible ». Dans son interview, Véran insiste longuement sur « l’assouplissement » des 35 heures, remettant en cause les faibles garanties existantes quant à l’organisation et la durée du travail.

Véran ose même, sans honte, proposer aux infirmières épuisées d’exercer désormais légalement un deuxième emploi afin de pouvoir boucler leurs fins de mois !
En réformant la « gouvernance » hospitalière, il espère en outre faire du corps médical un agent beaucoup plus actif dans la gestion, en instaurant une austérité « médicalisée ».

Enfin, dans la continuité des politiques menées jusqu’à présent, la solution à la crise se trouve, pour l’exécutif, non dans l’extension de l’hôpital et du service public, mais dans les « partenariats public-privé » et les solutions libérales ambulatoires privées.

Le pouvoir est inquiet, mais il ne cédera rien s’il n’y est contraint. Pour imposer d’autres choix et permettre à l’hôpital de remplir ses missions en période « normale » comme face à une épidémie, tout dépend maintenant de l’ampleur et de la puissance de mobilisation unitaire des hospitalierEs et tous ceux qui les soutiennent, en évitant les pièges de la concertation « à froid » dans laquelle l’exécutif voudrait essayer d’enliser les « partenaires sociaux ». Cette mobilisation est ­possible, il faut rapidement la construire.

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