« Le message est clair : toute contestation au Centre hospitalier du Rouvray sera désormais sévèrement réprimée »

Entretien. Fethi Bretel, 41 ans, est psychiatre en exercice depuis 2007. Praticien hospitalier, en disponibilité du centre hospitalier du Rouvray depuis 2016, il exerce comme salarié à temps partiel dans un hôpital de jour privé. Il siège au conseil national de l’Union syndicale de la psychiatrie. Par ailleurs, il a monté une conférence gesticulée auprès de l’Ardeur (association d’éducation populaire) intitulée « Je ne suis pas là pour vous écouter », ou la démission de la psychiatrie face au capitalisme. Nous revenons avec lui sur la situation du centre hospitalier du Rouvray, de nouveau en mobilisation.

Tu as participé activement au mouvement du centre hospitalier (CH) du Rouvray avec les personnels il y a deux ans. Peux-tu expliquer les raisons de ton engagement ?
En 2016 j’avais été contraint de quitter le CH du Rouvray, laissant mes patientEs et mes collègues. Le directeur de l’époque m’avait recommandé de quitter l’établissement suite à ma candidature surprise à la présidence de la Commission médicale d’établissement en face du seul candidat déclaré, à savoir le président sortant, qui était mon ancien chef, et avec lequel j’étais en conflit sur des enjeux d’organisation des soins au sein du Pôle Rouen rive droite. Celui-là même que j’ai accusé de régner par la terreur et faire le jeu des gestionnaires au moment de la grève de la faim1.

Quand des salariéEs du CH du Rouvray ont commencé une grève de la faim, les soutenir a été une évidence, moi qui m’étais senti bien isolé, sans aucune expérience militante, au sein de la communauté médicale. Ce qui se passait à l’intérieur de l’hôpital (la maltraitance généralisée des patientEs et la souffrance non moins généralisée des soignantEs) devait apparaître au grand jour, car l’Agence régionale de santé laissait faire en connaissance de cause et continuait de couper les robinets, quelle que soit l’horreur de la réalité de terrain à Rouen comme au Havre.

Durant cette lutte, tu faisais partie du comité de soutien en tant que médecin psychiatre. Peux-tu raconter le rôle joué par le comité de soutien et comment tu y es intervenu ?
C’est au sixième jour de la grève de la faim que s’est constitué le comité de soutien. J’étais là et j’ai voulu prendre la parole pour afficher mon soutien déterminé, ce d’autant plus que je n’y ai vu presque aucun autre psychiatre de l’établissement. À ce moment-là, un médecin que je ne connaissais pas, Frank Prouhet (qui me dit plus tard être militant au NPA), a appelé au renfort médical au sein d’un comité qui assurerait désormais le suivi des grévistes de la faim, en relais du SAMU, congédié par les grévistes qui voulaient se soustraire à leur soumission à la préfecture. Et même si je n’y connaissais rien au suivi médical d’une grève de la faim, j’étais médecin et je m’y suis retrouvé à veiller au « moral des troupes ».

Je me suis inscrit spontanément dans le comité de soutien qui a eu un rôle déterminant dans la construction de convergences locales. On voit aujourd’hui que ce qui a été soudé il y a deux ans est prêt à se réactiver dans l’adversité. Je pense que c’est précieux, car c’est un fil conducteur dans une lutte qui se joue également à long terme.

Pourquoi les personnels du Rouvray ont-ils repris la lutte aujourd’hui ?
La lutte ne s’est jamais éteinte depuis la grève de la faim du Rouvray en 2018. Tant que ceux qui y ont mouillé leur chemise restent au CH du Rouvray, la lutte ne pourra pas s’arrêter. C’est bien pour ça que la répression actuelle s’abat précisément sur eux, pour en faire des exemples au moyen d’une sanction suffisamment sévère pour dissuader les autres de toute velléité de renverser l’ordre établi.

Ce qui a mis le feu aux poudres récemment, c’est la décision du directeur de s’attaquer à neuf salariés par une menace de sanction disciplinaire, leur reprochant principalement d’avoir dérogé à leur devoir de réserve en publiant une note interne sur les réseaux sociaux, préconisant, en cas de suspicion de Covid chez un patientE, de ne pas lui fournir de masque chirurgical et, au soignant de réutiliser le sien après l’avoir fait séché. Cette note n’est pas signée et n’a pas été soumise au CHSCT avant publication. Des poursuites sont désormais engagées à l’encontre de deux infirmiers, convoqués en conseil de discipline les 24 et 30 juin pour une sanction de suspension pendant une période allant de trois mois à deux ans.

Mais en réalité, on est dans la continuité de la lutte entreprise en 2018. Le directeur qui cible ainsi des figures engagées dans la lutte est le même qui avait été nommé par l’ARS suite à la grève de 2018 pour rétablir l’ordre à l’hôpital. Le message est clair : toute contestation au CH du Rouvray sera désormais sévèrement réprimée.
 

Peux-tu dire quelques mots sur la plainte lancée par 47 médecins au niveau national contre des ministres du gouvernement Macron ?
Je me suis en effet associé à une plainte collective émanant de médecins d’horizons divers, déposée à l’encontre de représentants de l’État pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui dans la gestion de la crise Covid (pénurie de masques, de tests de dépistage, mais aussi tri dans l’accès aux soins hospitaliers de nos aînéEs) et pour son ingérence dans les pratiques médicales (par une atteinte du secret médical avec le déploiement du Health data hub et une atteinte à la liberté de prescription, notamment autour de la chloroquine). Nous pensons que l’État se rend ainsi responsable de morts évitables liées au Covid et qu’il franchit un pas inacceptable en s’immisçant ainsi autoritairement dans les pratiques médicales.

Chaque année, le Printemps de la psychiatrie est le moment de parler de la situation de la psychiatrie en France. Que peux-tu en dire et quelles ont été les prises de position à cette occasion ?
Le Printemps de la psychiatrie s’est constitué à la suite des luttes de 2018 en psychiatrie, car la grève de la faim au CH du Rouvray a été un point de départ d’une série de mouvements sociaux qui ont marqué les esprits, en passant par les Perchés du Havre, puis les Pinel en lutte à Amiens et la Psychiatrie parisienne unifiée à Paris, entre autres. Ce collectif, regroupant militantEs professionnels et usagerEs, revendique certes des moyens suffisants pour la psychiatrie, mais surtout une psychiatrie ré-humanisée qui oppose l’usage de la parole à celui, intempestif, des médicaments, qui s’oppose à l’enfermement sécuritaire et aux mesures coercitives à l’hôpital et qui défend la pluralité des pratiques psy. Une des dernières AG avait été proposée à Rouen, lieu devenu un emblème national des luttes en psychiatrie. Le Printemps suit de très près les événements au CH du Rouvray. C’est donc tout naturellement qu’il vient d’apporter son soutien aux salariéEs du Rouvray par un communiqué diffusé mardi 16 juin à l’issue de la manif du monde de la santé intitulé « Non à la dictature des directeurs ! » Une délégation du Printemps se rend au CH du Rouvray à l’occasion de la première convocation en conseil de discipline mercredi 24 juin pour soutenir les collègues menacés.

Propos recueillis par Dominique Pierre.

  • 1. Voir Elsa Sabado, « À l’hôpital psychiatrique du Rouvray, les grévistes fêtent leur victoire », Mediapart, 9 juin 2018.

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