Racisme et football : retour sur l’affaire des quotas

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Antiracisme
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Depuis la victoire de 1998, le football a été paré de toutes les vertus du multiculturalisme et de l’intégration. La récente affaire des quotas ébranle sérieusement cet édifice qui relève en partie du mythe.

Alors que dans les années 1970 et 1980 on trouvait dans le football des enfants d’ouvriers qualifiés ou même de classes moyennes, le foot est aujourd’hui privilégié par les enfants du prolétariat le plus précaire, souvent d’origine immigrée. L’équipe de France « Black-Blanc-Beur » de 1998 comptait en fait peu de joueurs d’origine africaine (les Antillais étaient plus nombreux) et bien peu d’enfants des quartiers les plus défavorisés. Dans ce contexte, le décalage est fort entre le profil d’un Laurent Blanc, fils d’ouvrier qualifié syndiqué à la CGT, et celui de nombreux jeunes footballeurs aujourd’hui. L’équipe de France a certes été une des premières à accepter dans ses rangs des joueurs issus de son empire colonial, de Raoul Diagne dans  les années 1930 à l’équipe « Black-Blanc-Beur » en passant par la « garde noire » des années 1970 (charnière centrale composée de Jean-Pierre Adams et Marius Trésor), sans oublier les Kopa, Platini, Amoros et autres enfants de l’immigration. Il est vrai que le football, par comparaison avec la politique, l’université, ou l’entreprise, semble donner une place sans équivalent aux « minorités visibles ». Mais à ce jour, Pape Diouf, qui dirigea l’OM, reste le seul président de club noir. Cette saison en L1, les entraîneurs noirs se comptent sur les doigts d’une seule main : Tigana et Kombouaré. Le modèle proposé par le football semble donc limité : sportif oui, dirigeant non ! Même s’il faudrait sans doute nuancer ce constat à un échelon plus local. Il faut ajouter que le multiculturalisme du foot ne le préserve pas de certains stéréotypes : ainsi celui du « Black » forcément « grand et costaud ».

Peur sociale, racisme et xénophobie
La volonté de certains dirigeants du football français de discriminer des jeunes de 12 ans en fonction de leurs origines croise plusieurs phénomènes. L’arrivée massive sur les terrains de jeunes issus des catégories sociales les plus défavorisées, dites « de banlieue », a engendré une peur sociale. La grève de Knysna, pendant la Coupe du monde 2010, a été mise sur le compte de « caïds immatures ». Cette dénonciation des « racailles » vient d’en haut, n’est pas propre au milieu du foot mais s’y décline à sa manière : stigmatisation des spectateurs qui osent siffler la Marseillaise lors des matches contre les équipes du Maghreb, stigmatisation des joueurs qui importent leur « mauvaise éducation » depuis la cité jusque sur les terrains. La stigmatisation sociale se renforce de racisme puisque nombre de ces jeunes appartiennent aux « minorités visibles ». Mauvais spectateurs « ingrats » envers la France, mauvais joueurs qui ne l’aiment pas et ne mouillent pas le maillot comme ils le devraient.

Dans ce contexte, la stigmatisation s’est cristallisée sur la question de la « binationalité ». Une décision internationale récente permet aux joueurs ayant participé aux sélections de jeunes pour un pays de choisir une autre équipe s’ils n’ont jamais joué en équipe A. Une aubaine pour de nombreux joueurs, non sélectionnés en équipe de France et désireux de jouer des compétitions internationales. Un « binational », potentiellement, c’est n’importe quel joueur ayant une origine étrangère, même lointaine. Le Lillois Obraniak est récemment devenu international polonais parce que l’un de ses grands-pères est né en Pologne. La FFF ne s’est jamais gênée pour tenter de débaucher des joueurs, comme les Argentins Trézéguet et Higuain, et les centres de formation prospectent jusqu’en Afrique pour trouver de jeunes pépites. Dès juillet 2010, Blanc considérait pourtant l’existence de « binationaux », comme un problème, la possibilité de pouvoir choisir un autre pays risquant de remettre en cause à ses yeux leur attachement à l’équipe de France.

Une telle logique est dangereuse : elle revient à considérer toute personne ayant des origines étrangères comme un citoyen à part, sommé à tout moment de donner des preuves de son patriotisme. Elle est aussi insidieuse, dans le contexte de l’immédiat après-Knysna : si les joueurs ont osé se mettre en grève, c’est qu’ils n’aiment pas le maillot, parce qu’ils n’aiment pas la France, parce que finalement ils ne sont pas vraiment français. L’argument du coût de la formation, qui bénéficierait indûment à d’autres pays, semble fallacieux. Les jeunes formés enrichissent les clubs français, leur débouché professionnel naturel, d’abord en jouant puis lors des transferts.

L’affaire des quotas a laissé la place à l’affaire DSK. Pourtant, les arguments résonnent étrangement d’une affaire à l’autre, toutes proportions gardées : « il n’est pas comme ça », « ils ne sont pas racistes, ils n’auraient jamais fait ça ». Blanc n’est pas raciste au sens où il éprouverait de la haine envers les noirs ou les Arabes : il a néanmoins clairement tenu des propos empreints de stéréotypes racistes.

Stigmatisation sociale, racisme et xénophobie se mêlent jusqu’à rendre acceptable pour certains dirigeants du sport le plus populaire en France d’envisager une politique discriminatoire. Il faut y voir l’effet d’un contexte national nauséabond, marqué par les surenchères et les dérives d’une droite largement lepénisée. Le clivage noirs-blancs entre anciens joueurs de 1998 est inquiétant, les uns critiquant le sélectionneur tandis que les autres affichaient leur soutien, comme s’il fallait être noir pour se révolter contre le racisme. Les joueurs qui ont le choix privilégient en général l’équipe de France, qui offre de meilleures perspectives sportives et financières. Mais dans le contexte actuel, s’ils faisaient parler leur cœur plutôt que leur portefeuille ou leurs espoirs de carrière, qui pourrait leur en vouloir de ne pas porter le maillot d’une France qui a rarement aussi mal traité étrangers et immigrés ?

Sylvain Pattieu