Quand Lutte ouvrière dit avoir une politique « opposée » à l’unité du monde du travail

Le NPA a invité le 28 janvier les organisations du mouvement ouvrier à discuter du mouvement des Gilets jaunes. Les justifications du refus de Lutte ouvrière de s’y rendre est une illustration de son incompréhension du front unique.

La réponse qui nous a été envoyée tenait en quelques lignes : « Nous avons bien reçu votre courriel d'invitation à une « réunion unitaire », lundi 28 janvier. Notre politique étant à l’opposé de celle que vous proposez dans cette initiative, vous comprendrez que nous ne nous rendrons pas à cette réunion. »Elle a été suivie d’un article dans le journal1.

La réunion du 28 janvier a rassemblé 18 structures : Dal, Syndicat de la magistrature, Syndicat des avocats de France, Collectif la vérité pour Adama, Front social, Solidaires, Attac, Sud PTT, Fondation Copernic, AL, PCF, GDS, FI, PG, POI, Génération.s, Ensemble et NPA. Un communiqué de soutien au mouvement et à la grève du 5 mars en est sorti, ainsi qu’une coordination entre une partie de ces organisations pour les manifestations des Gilets jaunes, notamment suite à l’attaque que nous avons suivi de la part de fascistes le 26 janvier. Cette réunion n’a donc pas débouché sur un bouleversement du rapport de forces entre les classes ou un changement de l’orientation des organisations invitées, mais la réponse de LO est néanmoins un cas d’école concernant l’incompréhension de LO de ce qu’est le front unique.

 

« Ne pas relancer une fausse alternative »

C’est le titre de l’article de LO, suivi plus loin du passage suivant : « Pourquoi faire semblant de croire qu’elles pourraient s’engager dans « la construction de mobilisations contre la politique du gouvernement » autrement que pour tenter de redonner un peu de vernis à leur politique faillie ? De la part du NPA, c’est au fond une façon de se dire prêt à adhérer à une telle politique. ». LOfeint de croire que nous accepterions de construire une alternative institutionnelle à Macron, alors que le terme « d’alternative » n’est pas présent dans notre lettre d’invitation, que le NPA ne souhaite absolument pas construire ce genre de perspective avec les organisations réformistes et que LO le sait bien… puisque le NPA lui a proposé à elle une liste commune pour les élections européennes.

C’est un vieux débat. Déjà en 1922, LO ne peut l’ignorer, Trotsky écrivait : « Les circonstances rendent tout à fait possibles, dans toute une série de questions vitales, les actions communes des ouvriers unis dans ces trois sortes d'organisations [communiste, réformiste et centriste], ainsi que des masses non organisées qui les soutiennent. Non seulement les communistes ne doivent pas s'opposer à ces actions communes mais au contraire, ils doivent en prendre l'initiative. »2

Il ne s’agit pas de renforcer les illusions dans les organisations réformistes mais de les pousser à organiser la lutte, les interpeler pour qu’elles mobilisent leurs partisans. Il est de notre responsabilité de tout faire pour aller dans ce sens même si, « dans nombre de cas, dans la plupart peut-être, l'accord des différentes organisations ne s'accomplira qu'à moitié ou ne s'accomplira pas du tout ». Et sans que cela nous empêche de défendre notre propre orientation révolutionnaire, nos propres mots d’ordres.

 

Contre l’unité de la gauche ou contre l’unité tout court ?

Le front unique est d’autant plus utile que, à l’occasion de ce mouvement, des franges entières des organisations du mouvement ouvrier hésitent sur la conduite à tenir. C’est en particulier le cas dans la CGT ; la confédération n’est pas venue à notre réunion car elle ne veut en aucun cas subir notre pression mais nombre de militants de la CGT ont été choqués par les positions de la confédération et tentent de s’investir dans le mouvement. Sur Paris même, l’Union départementale appelle à manifester et participe au pôle que nous animons avec d’autres organisations. Dans plusieurs entreprises, les militants cherchent à construire une mobilisation sur les salaires en lien avec les Gilets jaunes et contre la position de la confédération.

Réaliser l’unité de nombreuses organisations permet de tirer dans le bon sens, d’essayer d’entraîner dans l’action des secteurs plus importants de la classe ouvrière, faire comprendre que la politique de la direction de la CGT (sans parler de FO et la CFDT qui ne font absolument rien…) ne permet pas de construire la mobilisation contre le gouvernement et de s’appuyer sur la situation créée par le mouvement des Gilets jaunes pour « frapper ensemble »3 sur la question des salaires.

D’ailleurs, en réalité, LO n’a pas seulement un problème avec l’unité des organisations du mouvement ouvrier, mais aussi avec l’unité des classes populaires tout court : « Nous n’appelons pas, comme le NPA, à « fédérer les colères », nous visons à les séparer »4. « C’est à la partie prolétarienne de ce mouvement que nous voulons d’abord nous adresser et proposer une politique, pas au mouvement dans son ensemble. »5

Mais la classe ouvrière n’est pas un ensemble homogène. Le mouvement des Gilets jaunes montre cette hétérogénéité, entre les ouvriers, les petits employés auxquels s’attachent diverses catégories de salariés qui sont aux marges de la classe ouvrière et de la petite-bourgeoisie (artisans, auto-entrepreneurs…). Se battre pour l’unité du mouvement, c’est se battre pour son homogénéisation sur des revendications qui constituent le prolétariat en classe : pour les salaires, contre la police, contre Macron.

Sans parler du fait que, dans le mouvement des Gilets jaunes comme dans tout mouvement produit par une crise politique nationale, le prolétariat doit gagner la confiance des couches sociales intermédiaires qui peuvent aussi bien basculer du côté de forces réactionnaires ou gouvernementales que du côté du mouvement ouvrier. La bataille pour l’unité est une bataille pour l’hégémonie du mouvement ouvrier dans la dynamique de la lutte.

 

Une « politique à l’opposé », mais quelle politique ?

Enfin, on est bien en peine de comprendre la politique de LO dans le mouvement. Les camarades ont compris avant nous l’importance de s’investir dans cette lutte, mais pour y dire quoi ? Des articles de LO, des passages dans les médias de N. Arthaud et J-P. Mercier il ressort que « L’activité des militants révolutionnaires doit tout simplement faciliter cette prise de conscience, lui donner une formulation, anticiper les étapes suivantes »6.« Lorsque les travailleurs voudront réellement se mettre en grève, ils sauront le dire et le faire. Il faut surtout être là et discuter, faire de la politique, parler en communiste révolutionnaire. »

Donc la politique de LO est de discuter, d’expliquer la situation, et d’attendre que les masses se soulèvent d’elles-mêmes. On est vraiment dans ce que Trotsky apporte raconte à propos du front unique « Le communiste qui en doute ou qui en a peur ressemble à un nageur, qui aurait approuvé des thèses sur le meilleur moyen de nager, mais ne se risquerait pas à se jeter à l'eau. »

Alors que le mouvement des Gilets jaunes, LO le reconnait, bouscule le mouvement ouvrier, ses organisations, relance les possibilités d’action contre la classe dominante et son gouvernement après la défaite du mouvement des cheminot·e·s, les camarades nous expliquent qu’il ne faut pas discuter avec les autres courants du mouvement ouvrier de la possibilité d’actions communes, mais seulement faciliter la prise de conscience.

Que propose LO comme orientation pour les militants qui veulent agir dans la période ? LO souhaite que « nos camarades d’entreprise, militants ou responsables syndicaux, se bagarrent contre l’attitude timorée des confédérations, en discutent et prennent des initiatives en tant que militants de la lutte de classe. »Mais quelles initiatives ? Sur quels mots d’ordre ? La lutte est faite d’objectifs militants, de campagnes, d’accord intersyndicaux dans les entreprises pour les réaliser. Pour notre part, nous axons principalement sur les salaires, l’illégitimité de Macron, la répression policière, sans oublier les revendications sectorielles qui peuvent exister.

Nous nous trompons peut-être, mais en tout cas nous pensons que la situation ouverte par le mouvement des Gilets jaunes oblige les révolutionnaires à prendre des initiatives. Donc à défendre des mots d’ordre, à les tester dans les lieux de travail, auprès d’autres organisations, dans les embryons d’auto-organisation qui existent dans le mouvement.

Est-ce que la politique de LO est réellement « à l’opposé »de cette politique ? Nous espérons que non et que la formule de LO soit une petite provocation contribuant à justifier son refus d’un accord avec le NPA aux européennes…

Antoine Larrache

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