Philippe Poutou, le poil à gratter de l’échiquier

Publié par Libération. L’ancien candidat NPA à la présidentielle, soutenu par La France insoumise, pourrait parvenir au second tour. Une surprise qui pimente le duel entre Nicolas Florian et Pierre Hurmic.

Un jean, un tee-shirt et un débit mitraillette, alignant les punchlines. Après avoir marqué la campagne présidentielle de 2017, Philippe Poutou est de retour sur le terrain politique dans son rôle préféré : l’empêcheur de tourner en rond. L’ex-syndicaliste a marqué les esprits avec son combat acharné pour sauver l’usine Ford Blanquefort, à quelques kilomètres de la métropole bordelaise, dans laquelle il travaillait depuis 1999. L’usine, qui comptait 800 salariés, a définitivement fermé ses portes en octobre et Poutou a annoncé fin janvier qu’il était «candidat chômeur». Sa liste, Bordeaux en luttes, est soutenue par le NPA, La France insoumise, des associatifs mais aussi des gilets jaunes.

Contestation

Pour Poutou, qui a été de toutes les manifestations contre la réforme des retraites ces derniers mois, il s’agit de donner un débouché politique à la «colère sociale». Ce qui lui permet, à la surprise générale, d’alterner dans les sondages entre la troisième et la quatrième place, perturbant un échiquier politique déjà bien dispersé. Selon un sondage BVA du 20 février, le porte-étendard de la contestation sociale recueille 12 % des intentions de vote, passant devant la liste LREM de Thomas Cazenave (11 %). En 2014, déjà candidat à la mairie de Bordeaux, l’ancien ouvrier de Ford n’avait recueilli que 2,51 % des voix. Cette année, le soutien de La France insoumise lui assure un socle électoral solide, à la gauche de la gauche. Celui qui avait permis à Jean-Luc Mélenchon de faire 23 % à Bordeaux en 2017.


A deux semaines du premier tour, Philippe Poutou est lucide. Face au duel droite-gauche incarné par Nicolas Florian et Pierre Hurmic, il n’a aucune chance d’enfiler le costume de maire le 22 mars. Mais s’il se maintient au second tour, le candidat NPA peut néanmoins espérer rejoindre le conseil municipal. Il s’explique sur ce que certains appellent sa «percée» : «Il y a eu un mouvement social des gilets jaunes très fort ici, qui a surpris tout le monde. Ça laisse des traces. On s’est rappelés que Bordeaux n’était pas seulement une cité bourgeoise. C’est aussi une ville populaire, des gens modestes, une classe ouvrière.» Le militant d’extrême gauche théorise son combat : «Ce pouvoir qu’ils se gardent entre eux, on va tout faire pour leur en prendre un bout.» Pour l’ancien candidat à l’Elysée, qui avait frontalement attaqué les «politiciens corrompus» lors du débat présidentiel, pas question d’alliance pour le second tour. Si Bordeaux en luttes passe la cap, «on ira jusqu’au bout», prévient-il.

«Différends»
Ce qui revient, pour les élus bordelais de gauche, à faire le jeu de Nicolas Florian. «C’est certain, on a des points communs avec des militants de la liste conduite par Pierre Hurmic, se défend le militant anticapitaliste. Il y a des gens qu’on apprécie, avec qui on n’a surtout pas envie de se disputer. Mais avec la tête de la liste, il y a des différends qui sont irréconciliables. On ne voit pas comment on pourrait s’entendre avec le PS notamment.» Avant le grand saut, «nos militants comptent sur nous pour ne pas trahir l’esprit de la liste», justifie encore Poutou. Troisième sur la liste, Antoine Boudinet, militant écologiste et gilet jaune qui a eu la main arrachée par une grenade lors d’une manifestation, approuve cette stratégie. «On ne prend pas des voix à Hurmic mais plutôt à l’abstention, explique-t-il. Sans cette liste, une partie de notre électorat ne se serait même pas déplacée pour voter.»

Eva Fonteneau

Claude Serfati, économiste, chercheur auprès de l’IRES, est l’auteur, entre autres, de L’industrie française de défense, (Ed. La Documentation française, 2014) et Le Militaire: une histoire française (Ed. Amsterdam, 2017)

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