À Marseille, l’affairisme fait bon ménage avec la mort

Lundi 5 novembre, deux immeubles se sont effondrés en plein centre-ville de Marseille, causant la mort de huit personnes. Un troisième a dû être détruit par les marins-pompiers car il menaçait de s’effondrer à son tour. Puisque, dans ce quartier populaire et historique, les immeubles datant du 18e siècle s’appuient les uns sur les autres, et puisque beaucoup de logements sont dans un état critique d’insalubrité, c’est tout un quartier qui pourrait s’effondrer.

L’image est cruelle, elle renvoie à la réalité d’une ville, et met à nu la monstruosité d’une politique urbaine qu’on savait désastreuse et vénale, et qui s’est avérée criminelle. Les marchands de sommeil jouent main dans la main avec la mairie le jeu abject du profit sur le dos des plus pauvres.

« Ce n’est pas la pluie »

L’un des immeubles effondrés, au numéro 63, était la propriété de Marseille Habitat, une société mixte qui avait fait murer les entrées pour prévenir toute occupation illégale. L’immeuble voisin, qui s’est également effondré, le numéro 65, était composé de dix logements. Il avait fait l’objet le 19 octobre d’un arrêté de « péril grave et imminent », interdisant l’accès au premier étage, dont la stabilité avait été jugée douteuse, et pouvant mettre en danger l’ensemble de l’édifice, selon l’expert mandaté par le tribunal administratif. Des travaux urgents ont été préconisés. Le même jour, les locataires de l’immeuble étaient pourtant autorisés à retrouver leur logement. Comment la ville a-t-elle pu permettre cette réintégration ? Les travaux ont-ils été réalisés ? Dans quelles conditions ? Les questions demeurent. Il faudra des réponses.

Sur les gravats accumulés, quelqu’un a déposé une affiche : « Ce n’est pas la pluie ». Si certains politiciens ont en effet accusé les intempéries, aucun habitant de Noailles n’est dupe. Et la tristesse digne de tout un quartier a vite laissé la place à la colère, tandis que le maire de Marseille est longtemps demeuré silencieux, avant de prendre la parole seulement le 8 novembre à l’occasion d’une conférence de presse au cours de laquelle il n’aura exprimé ni regret ni excuse. Face à cela, il n’y aura ni oubli ni pardon.

Gentrification d’un centre populaire

Cette tragédie révèle en effet toute une politique, et sa logique de gentrification d’un centre populaire, où les mots de réhabilitation et de requalification sont surtout synonymes d’exclusion des populations. Laisser sciemment des immeubles vétustes se dégrader pour mieux justifier leur évacuation aura donc conduit à la mort. Et ce n’est que le dernier drame d’une série trop longue.

Après l’effondrement, cet été, d’un balcon dans le troisième arrondissement, entrainant la mort d’une jeune enfant ; après la légionellose dans l’eau à la cité Air-Bel ; après les écoles gravement dégradées dans nombre d’arrondissements et leurs toits qui s’effondrent ; sans parler de l’absence quasi générale de transport public digne de ce nom qui relierait les quartiers nord au centre… Il ne fait décidément pas bon, à Marseille, vivre dans les quartiers défavorisés !

Certes, rénover l’habitat insalubre coûte cher. Aujourd’hui, ce sont des vies qui en paient le prix : mais que valent ces vies pour ces élus ?… Et pourtant, de l’argent, il y en a pour construire un hôtel 4 étoiles sur la Canebière, ou un mur à 390 000 ­euros pour protéger un chantier de gentrification à quelques rues des immeubles effondrés, autour du quartier de la Plaine, projet largement rejeté par les habitantEs. L’image est accablante : alors qu’un immeuble s’effondre ici, on lève plus loin des murs pour protéger des travaux de requalification imposés sans concertation.

Rentabilité à outrance

Pendant que la mairie de Jean-Claude Gaudin vend la ville aux affairistes et aux promoteurs pour y implanter des tours aussi coûteuses qu’inutiles et des immeubles de bureaux, on laisse se dégrader des bâtiments où ne vivent finalement « que » des populations paupérisées, jeunes, des personnes âgées, et/ou issues de l’immigration.

Samedi 10 novembre, près de 10 000 personnes se sont donné rendez-vous au cours Julien pour rendre hommage aux victimes. Alors que le cortège traversait un des axes principaux de la ville, le cours Lieutaud, un balcon s’est effondré sous les yeux des participantEs, blessant 3 passants. Pourtant, ce jour-là, il ne pleuvait pas. En arrivant devant la mairie, la tristesse s’est alors mêlée à une colère palpable tout au long du défilé : « Gaudin assassin ! », « Gaudin démission ! » De sa maison solide, le maire n’a pas daigné sortir, mais rien d’étonnant quand on sait qu’il a attendu 3 jours avant de se rendre sur le lieu du drame. « On est venus te chercher », criaient quelques participantEs manifestement impatients.

Le 5 novembre, la politique capitaliste inhumaine de rentabilité à outrance a encore tué. Il est plus que temps de changer tout cela. Ce qui s’est effondré lundi, ce ne sont pas seulement des immeubles : c’est la logique d’un monde qui ne peut produire que des drames. Que ce monde à son tour s’effondre.

CorrespondantEs

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