Macron dans la nasse des européennes ?

Le numéro est pourtant bien rôdé… Jeudi 9 mai, à peine plus de deux semaines avant le scrutin, Macron profitait d’un sommet européen en Roumanie pour se lancer (enfin ?) dans la campagne des européennes, s’affirmant« prêt à tout » pour empêcher le Rassemblement national d’arriver en tête dans les urnes le dimanche 26 mai. La fin d’un secret de polichinelle sur qui dirige vraiment la campagne électorale – bien à la peine – du parti présidentiel, mais surtout un véritable piège que Macron entend refermer sur des électeurs en panique… et qui, au final, pourrait surtout se refermer sur lui-même.

En voulant se poser en rempart – qu’il n’est pas – Macron pense pouvoir instrumentaliser un danger mortel – qui est lui bien réel. Car l’état des lieux à l’échelle européenne est pour le moins sombre, pour ne pas dire brun… Certes « seulement » deux pays sont à proprement parlé dirigés par des seuls partis d’extrême droite, nationalistes et xénophobes : la Hongrie et la Pologne. Mais à ce triste constat, il ne faut pas oublier d’ajouter que ces courants nauséabonds existent aussi au sein de coalitions de droite dure exerçant actuellement le pouvoir dans une dizaine de pays, et non des moindres : Italie, Autriche, République tchèque, Bulgarie, pays baltes, Finlande, etc. Et les percées électorales récentes, dans des pays prétendument vaccinés contre cette peste au vu de leur histoire contemporaine (l’AfD en Allemagne et Vox dans l’État espagnol), sonnent comme autant de menaces contre les libertés démocratiques, le mouvement ouvrier, le progrès social…

Ici, le Rassemblement national n’a pas grand-chose à dire ou à faire, se payant même le luxe d’entretenir le flou sur son projet européen. Une Europe des « coopérations librement consenties », dans laquelle chaque État serait libre d’appliquer ou non la règle communautaire ? Avec ou sans l’Union européenne ? Frexit or not Frexit ? Pour le RN, aucun besoin de clarification tant cette campagne se déroule largement sur son terrain de prédilection : l’inquiétude pour l’avenir, le sentiment de peur. Peur de la précarité, des lendemains de plus en plus incertains... et surtout des étrangerEs, traditionnels boucs émissaires ! Il peut se contenter de dénoncer le mépris du pouvoir pour les classes populaires, qu’incarne à merveille Macron et ses hommes de main du gouvernement face au mouvement des Gilets jaunes, se gardant bien de parler de sa propre politique sociale et économique libérale. Marine Le Pen n’a plus alors qu’à répondre « Chiche ! » aux coups de menton d’un Macron qui pense pouvoir transformer l’échéance électorale en référendum anti-RN… alors qu’il contribue lui-même à en faire un référendum anti-Macron !

Car la prétendue digue construite pour endiguer l’extrême droite est une illusion, mais surtout un piège mortel. Macron entend jouer cette carte pour se (re)construire une base sociale, à cette étape essentiellement électorale, bien mise à mal avec la politique pour les ultra-riches mise en œuvre depuis deux ans et la colère sociale de ces six derniers mois sur les ronds-points et dans les rues.

C’est une illusion, car toute sa politique, en particulier celle totalement criminelle menée sur le terrain de l’immigration, démontre l’exact contraire. Sans revenir sur tout les épisodes de ces derniers mois (le refus symbolique d’accueillir les quelques dizaines de réfugiéEs de l’Aquarius est encore dans toutes les mémoires), les bégaiements et pseudo-maladresses de la tête de liste Nathalie Loiseau trahissent l’essentiel. « Personne ne doit rentrer en Europe s’il n’y est pas invité », déclarait encore il y a quelques jours celle qui, ex-soutien du GUD dans sa jeunesse, pense pouvoir relancer sa campagne en surfant sur la thématique qui nourrit justement l’extrême droite…

C’est surtout une piège mortel : dans une logique binaire, en voulant transformer ce scrutin en référendum (pour ou contre le Rassemblement national, « détruire l’Europe ou la sauver », comme le dit l’un de ses proches conseillers), Macron ouvre en retour une logique infernale qui ne peut, dans le rapport de forces électoral actuel, que nourrir une forme de « vote utile » anti-Macron : le bulletin RN ! En témoignent les récentes déclarations d’une figure des Gilets jaunes, Jérôme Rodrigues (« Un vote anti-Macron, quitte à ce qu’il finisse deuxième, qu’il redescende un petit peu d’un étage, qu’il redevienne un petit peu terre à terre et qu’il vienne nous servir nous plutôt que les plus riches »), qui pourtant s’est toujours tenu à distance des ambiguïtés nationalistes et réactionnaires qui irriguent un secteur du mouvement.

Ce n’est donc pas dans les urnes que nous combattrons les deux meilleurs ennemis, l’Europe capitaliste des banques et des barbelés de Macron, et le repli raciste, nationaliste et chauvin incarné par le Rassemblement national (mais dont les idées infusent bien d’autres forces politiques dans cette campagne). Dimanche 26 mai, nous voterons Lutte ouvrière pour, qu’autant que faire ce peut, une voix anticapitaliste et internationaliste existe dans ce fatras idéologique. Au-delà, c’est d’abord et surtout dans la rue, sur les lieux de travail et d’études, dans les quartiers, que la contestation du système doit se faire entendre. Les symptômes mortifères de son épuisement se multiplient : les colères existent, l’heure est plus que jamais à la reconstruction d’un projet d’émancipation.

Manu Bichindaritz

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