Le retour du fantasme du « racisme anti-blancs »

Il aura suffi que le footballeur Lilian Thuram s’attaque au racisme anti-noirs et anti-arabes pour qu’une énième polémique se développe, au cours de laquelle la discussion s’est rapidement déplacée vers ce que d’aucuns croient bon de nommer « racisme anti-blancs ». Ou comment la dénonciation d’un racisme bien réel a conduit à la focalisation autour d’un « racisme » imaginaire, vieux fantasme de l’extrême droite devenu objet légitime de discussion publique…

« Quand on parle de racisme, il faut prendre conscience que le monde du foot n’est pas raciste mais qu’il y a du racisme dans la culture italienne, française, européenne et plus généralement dans la culture blanche. […] Il est nécessaire d’avoir le courage de dire que les Blancs pensent être supérieurs et qu’ils croient l’être. C’est quelque chose qui dure malheureusement depuis des siècles. » Ces propos de Lilan Thuram, invité par la presse italienne à réagir aux cris de singes ayant récemment visé l’attaquant de l’Inter de Milan Romelu Lukaku, ont rapidement fait le tour des réseaux sociaux. Beaucoup plus, on peut déjà le noter, que l’information relative aux cris de singes eux-mêmes…  

Une arme contre l’antiracisme

Thuram a notamment été accusé d’« essentialisation » (en raison de la formule « les Blancs ») et, rapidement, de « racisme anti-blancs ». C’est ainsi que le journaliste sportif Pierre Ménès, entre autres, s’est une fois de plus distingué en déclarant, toute honte bue : « Ce qui me gêne toujours dans le discours de Thuram, c’est qu’il ne parle que du racisme contre les Noirs. Je n’ai pas envie de parler de ça avec lui… Parce que moi, je vais lui dire ce que je vais vous dire, le vrai problème, en France, dans le foot en tout cas, c’est le racisme anti-Blancs. » Tout simplement. Dès lors, comme le relatait l’Obs le 9 septembre, « l’extrême droite s’est régalée tout le week-end de la sortie de Pierre Ménès, laquelle confirmerait, à les entendre, leur diagnostic sur la société française », et ce malgré les « excuses » de Pierre Ménès. 

Le concept de « racisme anti-blancs » n’est rien d’autre qu’une arme de propagande destinée à étouffer toute contestation antiraciste authentique, ressortie régulièrement par l’extrême droite et les conservateurs de tous bords pour délégitimer la parole antiraciste, en premier lieu lorsqu’elle vient des premierEs concernéEs. Tout d’abord, voir une quelconque forme de racisme dans les propos de Lilian Thuram, a fortiori lorsque l’on sait dans quel contexte ils ont été prononcés (une réponse à une question portant sur les expressions de racisme contre les Noirs et les Arabes), est au mieux une incompréhension, au pire de la malhonnêteté crasse. Il n’y a pas plus de « racisme » dans les propos de Thuram qu’il n’y aurait de « sexisme » si une militante féministe affirmait que « les hommes pensent être supérieurs aux femmes ».  

Le racisme est un système de domination

Mais surtout, l’idée même qu’il pourrait exister, en France, un « racisme anti-blancs », comparable, même à une moindre échelle, au racisme anti-noirs, anti-arabes ou anti-rroms, est une escroquerie intellectuelle qui vide de son contenu même le mot racisme. Le racisme n’est pas une somme de comportements individuels, d’attitudes agressives et/ou d’insultes. Le racisme est un système de domination, de classement, de hiérarchisation, qui produit, à l’échelle d’une société, des discriminations et des violences systémiques. Aucun blanc, même s’il lui arrivait un jour d’être traité de « sale blanc », ne subira, par exemple, de discrimination à l’embauche, au logement, ou de contrôle au faciès. 

Au total, la polémique autour des propos de Thuram n’est rien d’autre qu’un nouveau révélateur des crispations de ceux qui refusent de voir ou d’entendre dire que le racisme n’est pas l’affaire de quelques individus déviants, mais une production/construction sociale. Comme l’a expliqué le footballeur dans un « retour » sur ses premiers propos : « Pourquoi ces gens se permettent-ils de faire des bruits de singe ? Parce qu’ils ont un complexe de supériorité. Et ce complexe est issu d’une culture raciste dans laquelle ils ont grandi. »

Julien Salingue

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