Le Front national face à une crise de croissance ?

Retour sur l'année 2017. L’année 2017 semblait s’annoncer prometteuse pour le FN ; elle aura peut-être été, malgré la présence de sa candidate au second tour de la présidentielle, la pire depuis que Marine Le Pen a pris la direction du parti, début 2011. 

Même s’il est improbable que les principaux dirigeants du parti néofasciste s’attendaient vraiment à ce que leur cheffe gagne l’Élysée, la direction du FN espérait au moins sortir des élections avec le statut officiel de « premier parti d’opposition à Emmanuel Macron ». Cela lui aurait permis, selon le calcul des cadres d’extrême droite, d’engranger des soutiens et des ralliements sur la période 2017-2022.

Un débat calamiteux

Il n’a en aura rien été. Malgré un moment, après le premier tour de l’élection présidentielle, où les choses semblaient basculer au profit de Marine Le Pen – lorsqu’elle avait réussi à voler la vedette à Emmanuel Macron devant les salariéEs de Whirlpool, à Amiens, le 26 avril –, l’évolution attendue n’a finalement pas eu lieu. Cela n’est pas dû à un facteur unique, mais le déroulement du débat télévisé du 3 mai 2017, tant attendu par les troupes du FN, y a joué un rôle. 

L’issue désastreuse de cette confrontation, durant laquelle la présidente du FN a été incapable de pousser Macron dans es retranchements – comme elle avait cru pouvoir le faire –, est liée au désintérêt plus ou moins marqué de Le Pen pour les questions économiques, à propos desquelles elle a montré à cette occasion l’étendue de son incompétence. Au sein du FN, c’est ainsi « le débat » qui revient dans la bouche de militants désabusés et de sympathisants désillusionnés, pour expliquer leur déception à l’égard du parti. Son électorat n’a pas non plus oublié cet épisode, qui a amoindri le crédit de Marine Le Pen, même si un sondage publié en octobre 2017 tendait à montrer qu’elle conservait un important socle électoral. Il ne s’agit donc pas de surestimer les dégâts, même s’ils sont bien réels.

Ennuis à répétition

Pour la direction du FN, d’autres ennuis se sont ajoutés. Ainsi en est-il allé, fin novembre, de la résiliation de tous les comptes bancaires du FN par la Société Générale, jusqu’alors banque attitrée du FN et de plusieurs de ses dirigeants. L’ensemble des tenants et aboutissants de cette affaire ne sont pas connus, mais elle ne semble pas due aux désaccords idéologiques éventuels entre la banque et le FN, ni à la peur du scandale : pendant des années, y compris pendant la période électorale où les projecteurs étaient braqués sur le FN, la Société Générale n’était pas gênée par ses relations d’affaires avec le parti. Il est plus probable que la banque ait surtout craint d’être impliquée dans d’éventuelles enquêtes en matière de blanchiment de capitaux. Une crainte qui semble fondée, surtout si l’on pense aux sources de financement non transparentes du FN notamment venues de Russie.

Le départ, annoncé le 21 septembre 2017, de Florian Philippot (officiellement vice-président du FN, et dans les faits conseiller spécial de sa présidente) traduit, outre les conflits de personnes, le débat stratégique sur la ligne du FN qui s’est accru avec les revers électoraux. « Revers » dans la mesure où les résultats ont été inférieurs à ceux espérés par la direction du FN, qu’il s’agisse de la ­deuxième place de Marine Le Pen au premier tour, de son score de 33,9 % au second, ou, avec l’élection de huit députés, de l’impossibilité de constituer un groupe parlementaire. Des résultats faisant écho à ceux des régionales de décembre 2015, témoignant de l’existence d’un « seuil » électoral pour le FN, qui n’avait alors conquis aucune région malgré les ambitions affichées. 

Les clivages se renforcent, la menace demeure

En surface, c’est surtout la proposition d’une sortie de l’euro et/ou de l’Union européenne qui a concentré les critiques, vécue comme « anxiogène » par une bonne partie de l’électorat de droite et d’extrême droite, et qui constitue par ailleurs, même si cela est moins porté sur la place publique, un obstacle à un soutien par le capital organisé. Florian Philippot, désormais à la tête d’un parti, « les Patriotes », qui revendiquait en décembre 2017 6 000 adhérents, contre officiellement 90 000 pour le FN, semble être réellement convaincu que le clivage à propos de l’Europe (« souverainistes contre fédéralistes ») est primordial, permettant d’attirer des électeurs et électrices venus de la gauche comme de la droite. Philippot semble avoir été très marqué, pendant sa jeunesse, par les puissants clivages au moment du référendum de 1992 sur le traité de Maastricht. 

Aux yeux des autres dirigeants du FN, l’hostilité à la gauche et un positionnement clair et net à droite revêtent beaucoup plus d’importance. Le clivage sur l’Europe en recouvre un autre : tout un pan de dirigeants du FN considère que le parti, à la recherche d’une attractivité pour un électorat dans les classes populaires, en a fait beaucoup trop dans la démagogie sociale, et qu’il aurait ainsi trop « gauchi » son discours.

Le débat d’orientation au sein du FN, et entre lui et sa scission, semble donc loin d’être terminé, et l’on peut s’attendre à de nouveaux affrontements. Ce qui ne doit évidemment pas nous faire oublier les hauts scores du FN, l’ancrage de ses idées, et le fait que dans toutes ses variantes, quelle que soit l’option stratégique favorisée, l’extrême droite demeure un danger de taille et une menace mortelle pour les oppriméEs et les exploitéEs. 

Bertold du Ryon

 

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