La baston pas sociale

Pour agir, l’extrême droite a besoin d’être structurée. La présence d’un local militant est un point d’appui. Dans ce contexte, l’activisme du « Bastion social » pourrait apparaître comme un élément de recomposition.

Le terme « Bastion social » est apparu pour la première fois en mai 2017 lorsque le GUD réquisitionne un bâtiment vide à Lyon pour en faire un centre d’accueil « réservé aux Français de souche ». L’initiative suscite l’intérêt des néonazis d’Edelweiss en Savoie ou encore chez les jeunes fascistes alsaciens... Tous viennent prêter main forte aux gudards qui occupent illégalement le bâtiment et seront finalement expulsés par la police en juin. Malgré l’échec de l’action, le GUD pense avoir découvert une nouvelle façon de militer et de recruter. 

Une nouvelle organisation au projet fédérateur 

Le 21 novembre 2017, un communiqué annonce « la mise en sommeil » du GUD et Steven Bissuel, chef du mouvement, annonce que l’organisation change de nom pour devenir « Bastion social ». Peu à peu, la plupart des groupuscules et individus ayant participé à l’action de Lyon se fondent dans cette nouvelle organisation au projet fédérateur. Ils ne tentent plus le squat et passent à la location légale.

Au premier bar associatif du Pavillon noir à Lyon s’ajoutent quatre autres locaux, souvent une seule salle voire une cave : L’Arcadia, à Strasbourg, ouvert en décembre 2017 ; l’Edelweiss à Chambéry, ouvert en février ; la Bastide à Aix-en-Provence ; le Navarin à Marseille, en mars. On peut aussi associer l’Alvarium à Angers et un groupe Bastion social sans local à Clermont-Ferrand. Au total, l’ancien GUD, renforcé d’éléments dissidents de l’Action française et du milieu néonazi, regrouperait probablement moins de 300 personnes en France.

Deux micro-rencontres internationales ont lieu en mars à Londres à l’initiative de Vortex Londinium puis à Genève, à l’initiative de Résistance helvétique, avec la participation d’Italiens de Casa Pound, de Grecs d’Aube dorée et de Belges de Nation.

Le modèle revendiqué de ces « MJC d’extrême droite » est celui de Casa Pound, favorisé par la proximité géographique de Lyon et Marseille avec l’Italie. Des voyages d’études entre jeunes radicaux italiens et français assurent les échanges. Dans une Italie ravagée par la crise et où la gauche a disparu, une partie de l’extrême droite fait l’analyse que le « social en actes » est un terrain porteur abandonné par l’État italien défaillant et par la gauche, trop préoccupée par les migrantEs selon eux. Pour les gudards français, le « nouveau monde » de Macron et son mépris des catégories populaires produit la même ouverture d’un espace politique où ils s’engouffrent : « qui s’intéresse encore au social et au logement en France ? »

Ezra Pound plus hype que Charles Maurras ?

Casa Pound a développé une esthétique soignée et une contre-société qui séduit les jeunes fascistes français, certainement davantage que le vieux Maurras malgré les opérations de dépoussiérage de l’Action française. Si l’AF annonce qu’en 5 ans ses adhérents ont été multipliés par 1,5, combien de départs ? L’AF reste une école de formation pour cadres nationalistes. Mais les vieux croûtons qui tiennent la boutique royaliste sont autant de boulets pour les jeunes activistes arrivés dans la dynamique des manifs pour tous. Après leur dernière grande apparition en décembre 2017, pour une manifestation contre l’UE aux allures de cortège de Casa Pound, le « responsable opérationnel de l’AF Provence » emmène avec lui une scission pour ouvrir les deux bastions sociaux provençaux. À Marseille, ils s’étaient déjà fait la main avec un local rue Navarin, aujourd’hui fermé. À Aix, c’est carrément l’ancien local de l’AF qui est labellisé Bastion social.

Les codes sont modernisés et revisités comme par exemple l’étonnante utilisation de symboles de la piraterie ou liés à la mer (Pavillon noir, Arcadia, phare et barre à roue). Les vieilleries de l’extrême droite, bloquée dans les années 1930, sont remisées. Les Identitaires ont tenté la même stratégie (bar + esthétique + social) à Lyon, Rouen, Lille et Nice. Leur réussite est relative, hormis à Lyon et Lille. Les « soupes au cochon » pseudo caritatives leur avait permis de se faire connaître médiatiquement en 2006. Les provocations anti-islam sont plus faciles à réaliser et plus efficaces médiatiquement qu’un travail social qui s’avère usant et difficile quand il n’est pas qu’un paravent. Quoi qu’il en soit, la pérennité de ses structures dépend de l’implantation locale de l’extrême droite et du « nomadisme » des jeunes fachos, souvent plus affinitaire que doctrinaire.

En conclusion, rien de bien nouveau dans le Bastion social : on est encore loin de la réussite de Casa Pound. L’extrême droite juvénile a une tradition de petit commerce, souvent éphémère, dans le bar ou la fringue. Le Bastion social n’a malheureusement pas le monopole de la violence (voir l’activité du WWK picard avant son démantèlement par la police en 2015) ni des bars-locaux d’extrême droite : le Menhir à Bordeaux ; la Taverne de Thor à Combres-sous-les-Côtes ; la piteuse tentative de la Division nationaliste révolutionnaire (DNR) à Tulle ; ou Serge Ayoub et son bar de motards à Berzy-le-Sec.

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