Journalistes convoqués à la DGSI : la liberté d’informer de plus en plus menacée

Nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer, dans nos colonnes, la multiplication des attaques contre la liberté de la presse et le droit d’informer, particulièrement préoccupante depuis le début du mandat d’Emmanuel Macron. Ces dernières semaines, de nouveaux événements se sont produits, qui confirment que l’autoritarisme en marche n’épargne personne et que les journalistes sont en première ligne.

«La liberté de la presse aujourd’hui n’est plus seulement attaquée par les dictatures notoires, elle est aussi malmenée dans des pays qui font partie des plus grandes démocraties du monde. Elle est malmenée jusqu’en Europe. » Ainsi s’exprimait Emmanuel Macron, le 2 janvier 2018, lors de ses vœux à la presse, se posant alors en chantre de la lutte contre les atteintes à la liberté de la presse devant un parterre de journalistes parmi lesquels certains commençaient déjà à avoir quelques doutes. Dix-huit mois plus tard, le doute n’est plus permis : la France fait bien partie de ces « grandes démocraties » dans lesquelles il est de plus en plus difficile, pour celles et ceux qui refusent d’être de simples chiens de garde du pouvoir, d’exercer la profession de journaliste.

Huit journalistes convoqués à la DGSI

Dernier exemple en date, et pas des moindres, avec l’annonce, le 22 mai, de la convocation de la journaliste du Monde Ariane Chemin par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) en raison de ses articles sur l’affaire Benella, notamment ceux concernant les « affaires » de ce dernier et mettant en cause un sous-officier de l’armée de l’air, compagnon de l’ex-cheffe de la sécurité de Matignon. Une convocation qui a fait du bruit dans les rédactions, y compris à l’international, avec par exemple ce titre du Washington Post : « Une célèbre journaliste française convoquée par la police après une enquête portant sur la corruption dans le gouvernement Macron ». 

Un émoi qui est venu, chez certains, du fait qu’Ariane Chemin est une journaliste « installée » dans un quotidien « respectable », et qu’une telle convocation serait la preuve indiscutable d’une dérive intolérable de la Macronie. On se contentera de dire, pour être charitable, qu’il n’est jamais trop tard pour ouvrir les yeux. Car en effet ce sont, au cours des dernières semaines, pas moins de huit journalistes de divers médias qui ont reçu de telles convocations, ainsi que le président du directoire du Monde, Louis Dreyfus. La plupart de ces journalistes avaient contribué à révéler les informations, publiées par le média Disclose en avril dernier, concernant l’utilisation d’armes françaises dans la sale guerre au Yémen, et ont été convoqués dans le cadre d’une enquête pour – excusez du peu – « compromission du secret de la défense nationale ».

« La liberté de la presse, mais… »

Des convocations qui font suite à de multiples attaques contre la liberté de la presse et le droit d’informer, impossibles à lister ici tant elles sont nombreuses1, y compris des violences physiques et des arrestations – on se souviendra, à titre d’exemple, du récent cas de Gaspard Glanz. Si l’on y ajoute les récentes révélations de Mediapart – un journal lui-même victime d’une tentative de perquisition en février dernier – concernant l’espionnage du journal Fakir et de François Ruffin par le groupe LVMH, propriété de Bernard Arnault2, on comprend les inquiétudes qui se généralisent dans la profession et chez toutes celles et ceux attachés à la liberté et l’indépendance de la presse, déjà sérieusement malmenées sous les précédents gouvernements.

Le 24 mai, Emmanuel Macron déclarait, à propos des convocations de journalistes à la DGSI, que « la liberté de la presse et des sources est totale, mais [qu’]elle doit être composée avec la liberté des autres ». Une formule pour le moins floue, typique du « en même temps » macronien, et qui n’est pas pour nous rassurer, a fortiori si on la met en relation avec les nombreux autres « oui, mais… » concernant les droits démocratiques et les libertés publiques. Il ne fait guère de doute que le nécessaire front à construire pour mettre un coup d’arrêt à l’autoritarisme en marche ne pourra faire l’économie, aussi critique puisse-t-on être du suivisme des chefferies éditoriales vis-à-vis du pouvoir, d’une défense inconditionnelle de la liberté ­d’informer et des droits des journalistes.

Julien Salingue

  • 1. Lire à ce propos la série publiée par l’observatoire des médias Acrimed : « La liberté d’informer selon LREM : chronique d’un pouvoir autoritaire », sur www.acrimed.org.
  • 2. Fabrice Arfi, « Comment François Ruffin et le journal "Fakir" ont été espionnés par LVMH », Mediapart, 21 mai 2019.

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